Arts et lettres JEAN MÉTELLUS : SOUS LE REGARD DE ROUSSEAU ET D'ANTÉNOR FIRMIN...



JEAN MÉTELLUS : SOUS LE REGARD DE ROUSSEAU ET D'ANTÉNOR FIRMIN...

 

 

SOUS LE REGARD DE ROUSSEAU ET D'ANTÉNOR FIRMIN...

 

Jean MÉTELLUS

 

 

     J’avais autour de treize ans. En juin, je venais de réussir les examens du certificat d’études et, comme cela se faisait à l’époque, je m’apprêtais à entrer, après les grandes vacances,  au lycée Pinchinat de Jacmel, ma ville natale. Mon père m’honora alors en m’offrant, parmi la petite dizaine de titres qu’il possédait,  les Confessions de Jean-Jacques Rousseau,  Les Châtiments de Victor Hugo, Télémaque de Fénelon et  De l’égalité des races humaines d’Anténor Firmin.


     J’avais effectué tout le circuit de l’école primaire sans lire plus qu’il ne fallait pour passer les examens des degrés que je gravissais avec peine, sans enthousiasme et sans chaleur. Pour moi, durant cette période,  il n’était pas nécessaire de s’encombrer de plusieurs livres pour aller dans cette institution où le bruit dominait. Les exercices du corps et les devoirs se faisaient sous l’œil attendri, sévère ou amusé de professeurs.

 

     Il est vrai que la bibliothèque des frères de l’Instruction Chrétienne nous ouvrait, tous les dimanches, ses rayons où nous pouvions choisir en toute liberté. Certains de mes condisciples semblaient connaître les livres et leur histoire depuis toujours. Ils se battaient même quand un ouvrage n’était pas en nombre suffisant. Moi, tranquille et imperturbable, sachant quel usage j’allais faire de ce livre, j’attendais mon tour et je choisissais le plus gros et apparemment le plus indigeste pour les petits cerveaux que nous étions.

             

     Ma sœur, mon aînée de deux ans, était une fervente lectrice. Aussi attendait-elle mon retour avec impatience pour me déposséder de l’ouvrage qu’elle allait dévorer dans la journée tout en s’occupant de ses propres affaires. Elle prenait plaisir ensuite à me le raconter mais sans que j’en retienne grand-chose.

             

     Pourtant il y avait des livres à la maison : des bibles et des biographies religieuses de saint Philippe et saint Jacques, patrons de Jacmel. Mais ils étaient sous clé, sous vitre, témoignant des efforts de l’esprit humain ou divin. Ma mère avait gardé ces bibles qu’elle tenait de sa mère, notre grand-mère donc que mes frères, ma sœur et moi, appelions en chœur  Granaïe , laquelle était devenue exportatrice en denrées après la mort de son mari, l’arpenteur Alexandre Ménard qui, lui-même, conservait les livres religieux et politiques de son père le Général Lome Ménard assassiné à son domicile, avec trois de ses fils, à coups de machettes par les sbires de Mérisier Jeannis. Tous ces ouvrages étaient devenus la propriété de Granaïe puis de ma mère qui les tenait rangés soigneusement dans un meuble réalisé par un ami de mon père.

              

     Au premier étage de ma maison natale à Jacmel, juste au sommet de la deuxième marche, au-dessus de la table de salle à manger dominicale, il y avait un tableau religieux avec ces vers écrits en lettres grasses et dorées :

             

« Le Seigneur est mon berger

Je ne manque de rien

 Sur des prés d’herbe fraîche

Il me fait reposer… »

 

 Cadeau probable de mariage de mon père franc-maçon à sa future femme, fervente catholique.

             

     J’ai dû attendre l’âge de quinze ans pour découvrir la joie de lire et le bonheur d’en parler. Et je le dois au plus grand des hasards. Ma mère était abonnée à Historia, cette vieille revue française pour laquelle j’ai encore quelque sympathie. Elle  m’attirait par les articles sur la biographie de grands hommes rédigés par des membres de l’Académie française ; le prestige des auteurs, joint à la noblesse des sujets traités, avait fait de moi un lecteur inconditionnel. Un jour j’y ai trouvé avec bonheur et délectation  un article sur Littré. Je ne saurais expliquer la survenue d’un tel coup de foudre à ce moment précis, mais cela s’est passé ainsi. C’est alors que j’ai acquis le goût de la lecture,du travail et du travail acharné. La vie de Littré, ses rapports avec sa femme, sa fille, son frère, et à l’intérieur de tout cela le rythme  personnel de sa vie et ses  habitudes de travail surtout ont été déterminants dans mon changement de comportement envers les choses de l’esprit. À partir de ce moment, je suis  devenu presque un élève modèle. Au cours d’un exercice, j’ai pris conscience de mes capacités. Nous avions à lire, puis à commenter et rédiger nos réflexions. L’un des premiers devoirs que j’ai rendus concernait un texte sur Montesquieu. Mon professeur  doutant de ma capacité à produire un travail d’une telle tenue refusa de le noter, persuadé malgré mes vives dénégations que je m’étais fait aider. Ensuite, toujours convaincu que d’autres faisaient les devoirs à ma place, il ne m’a plus évalué. Tout a commencé ainsi : je n’ai jamais eu le besoin de me justifier ni de prouver quoi que ce soit ; je n’ai jamais eu honte, ni été gêné de n’avoir pas été considéré comme l’auteur du devoir.

             

    

     Si les fondamentaux de ma vie d’écrivain se résument à Rousseau, Anténor Firmin, Césaire, les premiers balbutiements nés vers cette époque se sont vite amplifiés, fortifiés, étoffés, enrichis jusqu’à envahir mon espace intellectuel, et le goût de lire, écrire, décrypter et commenter s’est installé en moi sans me demander mon avis. Progressivement je suis passé de la simple admiration à la ferveur et à la mise en chantier de mon propre imaginaire. Plus rien ne semblait pouvoir me résister dans ce domaine. J’ai même proposé mes services bénévolement à des condisciples en mal d’écrire une lettre d’amour à leur adorée. Au lycée, nous étions tous attirés par l’art oratoire. Nous fréquentions régulièrement le Tribunal civil pour suivre les plaidoyers des avocats d’autant plus que la plupart  enseignaient en même temps au lycée. C’était pour nous l’occasion de les voir sur les tréteaux et de les évaluer à notre tour. Chacun déployait son arsenal lexical, syntaxique, rhétorique pour briller aussi bien aux yeux de leurs élèves qu’à ceux d’éventuels futurs adversaires. Les formules latines fusaient et nous rentrions tous très tard à la maison pour préparer le lendemain. Malheur à celui qui, ayant assisté à la défaite d’un professeur au barreau, arrivait à l’école avec une leçon non sue !

               

     Durant les dernières années de lycée, ce sont les bonnes notes des carnets scolaires et parallèlement l’envie d’apprendre, de connaître, d’être reconnu sur le plan intellectuel qui m’ont caractérisé. Et mes efforts ont payé. Cependant, j’étais loin de songer que je pourrais devenir écrivain. Je me considérais uniquement comme un intellectuel assoiffé de connaissances.

 

     Plusieurs occasions me placèrent en situation de lire, et même de lire beaucoup : ma responsabilité comme président de la J. E. C (Jeunesse Étudiante Catholique) à Jacmel  avec achat de livres et constitution d’une bibliothèque ; ma participation à des clubs interdits, communistes par exemple et lectures en rapport J’ai lu des textes de Marx, Lénine, Staline et surtout du grand Plekhanov. Parmi les livres que j’ai emportés avec moi en France, une petite bible de Second et deux livres de Plekhanov : L’art et la vie sociale et La conception moniste de l’histoire.   

             

     Puis le temps passant, les études secondaires terminées, l’heure du travail sonna presque en même temps que celle de l’exil. Je me suis retrouvé pratiquement seul à Paris dans un milieu que je ne connaissais pas.

             

     À la Cité Universitaire où j’étais hébergé, je suis allé de surprises en étonnements.  J’y ai découvert des bibliothèques, des livres, des œuvres d’art, des créateurs, des auteurs, des critiques littéraires, des amis qui partageaient avec moi des goûts semblables ou différents, et la passion de lire devint alors pour moi une véritable drogue. De là remontent mes «  amitiés » avec Balzac que je crois avoir lu en entier, avec Rousseau dont j’ai approfondi la connaissance intensément, avec tous les grands auteurs des XVIIe, XVIIIe, XIXe et XXe siècle, à tel point que, au cours d’une de ses visites à la Maison Suisse où je logeais, un de mes amis, Grec et condisciple, impressionné par l’importance que la littérature avait prise dans ma vie, me demanda si je faisais des études de médecine ou de lettres. Dix ans auparavant, personne ne m’aurait posé une pareille question.

 

     J’ai eu la chance de me faire deux bons amis à cette époque : Roland Chollet, qui a préfacé les œuvres complètes de Balzac aux Editions Rencontre de Lausanne, et Claude Mouchard, brillant étudiant  qui a abandonné ses études de médecine au bout de deux ans et demi pour réintégrer la filière littéraire avec bonheur. Puis je suis devenu Externe des Hôpitaux de Paris dans le service du Professeur Gilbert Dreyfus à la Pitié Salpêtrière, où ma façon de présenter les malades plaisait au patron qui m’a fait venir dans son bureau pour me parler d’Haïti où il avait effectué une mission universitaire. Il était si élogieux à mon sujet que la plupart de mes collègues sont devenus du jour au lendemain mes meilleurs amis pendant ce stage hospitalier. Les assistants du patron me manifestèrent tous depuis ce jour-là beaucoup d’amitié, ce qui ne manqua pas de susciter quelques jalousies. Après son départ à la retraite, Gilbert Dreyfus m’a invité deux ou trois fois à son domicile pour une de ses parentes qui avait besoin de mes compétences. Je lui suis resté très attaché.

             

     C’est durant cette période que je me suis mis à écrire prose et poésie. Mon premier lecteur a été Claude Mouchard, ma première éditrice, sa fiancée Hélène Zay qui deviendra son épouse ; avec son amie Hélène Cadou, bibliothécaire à La Chapelle Saint-Mesmin, elle a fait afficher un de mes tout premiers poèmes intitulé « Lumumba ». Ce fut un coup d’audace de ces deux Hélène et j’ose dire maintenant que cette première publication a en grande partie décidé de ma carrière d’écrivain.                                                                     

             

     C’est aussi à ce moment-là que j’ai écrit mon premier vrai poème sur Haïti, publié  dans la revue des Américanistes. Ce poème, je l’ai perdu, et je ne le retrouverai sans doute jamais. Mais l’esprit de Rousseau et celui d’Anténor Firmin veillent en moi, avec l’obsession de la liberté et de l’égalité des hommes

             

     Le  poème publié dans la revue des Américanistes a ancré en moi la conviction d’être un écrivain potentiel. Je devais avoir autour de vingt-quatre ans. Le  poème sur Lumumba est venu comme une confirmation. Tout le reste n’est là que comme enjolivement quoique nécessaire. Rousseau et Firmin demeurent les observateurs implacables de ce que j’écris.

             

     En dehors de Balzac qui a eu un rôle clé, presque exclusif dans ma vie – si l’on excepte certains grands auteurs français ou russes –,  j’ai travaillé comme une abeille parce que je menais deux vies parallèles pour faire face au quotidien, habité que j’étais de soucis très ordinaires : manger, boire un café. La vie est parfois très dure.

 

     Ma rencontre avec mon épouse – devenue ma première lectrice – m’a stabilisé sur le plan matériel, affectif et émotionnel en me donnant l’assurance que j’accomplirai ce que je visais : devenir écrivain. Je pourrais encore parler longtemps de tout le reste mais l’essentiel est dit. Et ce dernier mot me remémore un cadeau, un tout petit livre que m’avait donné un ami haïtien venu m’accompagner à l’aéroport de Port-au-Prince lors de mon départ pour Paris, ce livre était Ite missa est.

 

 

La  bibliothèque idéale de Jean Métellus

 

 

De l’Égalité des races humaines / Anténor Firmin 

La première réponse brillante et argumentée d’un Noir à la somme de Gobineau sur l’inégalité.

 

La Bible 

Imprégnation familiale, sociale, culturelle. La puissance de l’imagination. L’élégance du style. La profondeur des sentiments.

 

Jean-Jacques Rousseau 

L’homme, le solitaire, le penseur, son entrée en scène avec la question de l’Académie de Dijon, fulgurante, imprévisible et qui fait date. Le talent, le génie de l’écrivain, peintre, graveur.


Victor Hugo

Le souffle épique partout, la variété des genres abordée. Enfin le génie qui fuse comme un plaisir toujours renouvelé.

 

Balzac

Découvert à Paris grâce à son préfacier Roland Chollet. L’écrivain m’a beaucoup fasciné, sa description des êtres est extraordinaire de profondeur et de finesse ; je crois avoir presque tout lu mais je le relis à la première occasion venue.

 

Essai sur le développement de la conception moniste de l’histoire et L’art et la vie sociale / Plekhanov 

Philosophe et sociologue de premier plan à mes yeux, qui exerce sur moi une irrésistible attraction, essentiellement grâce à ces deux ouvrages majeurs.

 

Anna Karénine / Léon Tolstoï 

Ma première plongée dans un univers totalement différent du mien

 

Cahier d’un retour au pays natal, Le discours sur le colonialisme, La tragédie du roi Christophe / Aimé Césaire 

Un grand cri nègre.

 

Anabase / Saint-John Perse 

Un poète qui se déclame aussi bien qu’il se lit dans le silence.

 

Roussan Camille et Jean Brière 

Deux Haïtiens, mes maîtres en poésie.

 


 

 

* Le texte de Jean Métellus a été écrit spécialement pour Mon royaume pour un livre publié en octobre 2013 dans la collection Le livre d'où je viens, ouverte par l’Atelier Imaginaire aux éditions du Castor Astral.


PDF de l'article: http://www.atelier-imaginaire.com/doc/doc_170.pdf

 


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