Arts et lettres EN FIN DE COMPTE, SEUL IMPORTE LE POÈME (Guy Rouquet)



EN FIN DE COMPTE, SEUL IMPORTE LE POÈME (Guy Rouquet)


EN FIN DE COMPTE, SEUL IMPORTE LE POÈME…

 

Guy ROUQUET


 

     La vie est un songe, et le rêve une seconde vie. Tout poète sait cela. L’enfant aussi, qui ne le conçoit pas sans doute mais le ressent spontanément, dans la curiosité qu’il manifeste au quotidien, dans le regard étonné qu’il promène sur le monde, dont la jeunesse et la beauté ne cessent de l’émerveiller. Mais la comparaison s’arrête là. La poésie ne saurait se limiter au sentiment poétique que tout un chacun éprouve en contemplant le ciel étoilé, en écoutant le chant de la pluie ou en se laissant caresser par la brise. Encore que tout dépende des circonstances. Le promeneur égaré n’a pas le cœur à s’extasier quand la nuit ou la neige tombe, escamotant traces et chemins. Vient aussi le moment où le regard change, perd de vue l’invisible, glisse sur les visages et les paysages, évalue le temps et la nature à l’échelle des prix fixés par les marchands et les financiers. Il n’y a plus une minute à perdre et les plans de toute sorte accaparent l’individu, loin, bien loin de cette « vraie vie » dont parle Rimbaud et dont se gaussent les cyniques.

 

     Depuis Malherbe, nous savons que le poète n’est pas plus utile à l’Etat  qu’un bon joueur de quilles mais, avec d’autres, nous savons aussi, et depuis longtemps, que la poésie est comme le levain dans la pâte, qu’elle est en mesure d’élever le cœur de l’homme et d’infléchir le destin de toute une nation. « Le rêve est le plus court chemin d’un homme à un autre » pensait Max-Pol Fouchet, pour qui la poésie pouvait être révélation ou révolution, voire les deux en même temps «sous sa forme la plus haute». 

 

     Le poète est un enfant qui n’est pas tombé en adulte. Adolescent, il a commis quelques vers, devant lesquels sa parentèle s’est émerveillée. Génie en herbe, il a cru à son étoile, faisant rimer amours et toujours, comptant avec application pieds et syllabes, évoquant le chant triste de la pluie, la bergère au milieu de ses moutons ou le blanc manteau de la neige… Puis la réalité l’a attrapé : à quoi bon ? Fini de rire. Ce n’est pas ainsi que l’on gagne sa vie. Tu perds ton temps, tu n’arriveras à rien. A cette pression il n’a pu résister ; il a cessé d’écrire. Il s’y est résolu sans difficulté. Au fond, la poésie, il n’a jamais su ce que c’était, n’ayant rien lu d’autre que les quelques textes vus ou appris en classe. Parfois il s’est obstiné, un peu honteux, en cachette. Il est si doux d’enfreindre les interdits, si délicieux de se prendre pour un poète maudit en étant sûr de son destin, de son succès, de sa gloire posthume. Réfugié dans sa tour d’ivoire, il a  persisté, persuadé que l’avenir lui donnerait raison. Il s’est mis à lire quelques poètes, ceux de jadis et de naguère, qui sont restés dans la mémoire collective et figurent régulièrement au programme des classes d’examen… C’est alors qu’il a fini par renoncer : la poésie est un art difficile, avec une histoire, des règles, des « contraintes exquises », des oiseaux qui ne chantent pas nécessairement quand, après les avoir surpris au fond du jardin, on a entrepris de les garder en liberté dans une cage aux barreaux délicatement effacés. C’est alors aussi que l’envie d’aller plus loin, de sculpter le silence, de creuser le ciel et de dévoiler les apparences trompeuses a gagné définitivement le cœur de certains qui, à jamais, resteront des enfants dans leur capacité à s’étonner, à s’indigner, à garder l’œil grand ouvert sur les êtres et les choses. Des enfants à la fois innocents et lucides.

 

     Des enfants tombés amoureux des mots, de tous les mots, dont ils savent désormais, à l’instar de Victor Hugo, que ce sont des « êtes vivants » et, à celui de Mallarmé, des pierres précieuses. De quoi faire de la vie un opéra fabuleux et d’inviter à la célébrer tous ceux qui se sont endormis sur leurs lauriers dérisoires ou volent à tire d’aile vers les miroirs aux alouettes  dressés par spéculateurs ou les bâtisseurs d’empire. Rien n’est plus éloigné de l’état de poésie que l’état de torpeur. Ce qui explique aussi le sentiment de révolte qui habite souvent le poète, lequel plus qu’un autre sans doute sait que le temps est compté, que chaque seconde doit être vécu pleinement, qu’il ne faut pas remettre au lendemain le simple plaisir d’exister, même quand ce dernier est teinté de tristesse et n’a de cesse de faire résonner, dans l’air froid des nuits, la « voix fêlée » de l’âme.

 

     Dire cela. Chanter le monde, enchanter sa vie pour ne pas être mort avant même que d’avoir vécu, d’avoir fait provision de splendeurs et de prodiges. Dire cela avec des mots caressés, ciselés, ajustés, redécouverts, pris à bras le corps parfois, jetés à même la page comme un dé cherchant à abolir le hasard ou propulsés à la face du ciel et des hommes telles des roches en fusion. Car le poète n’est pas un doux rêveur, un faiseur de songes creux, un marchand d’illusions distribuant à la criée des compliments ou des  boniments enrubannés, sauf à céder bien sûr aux sirènes appelantes de la vanité et de la facilité. Personne n’échappe à la tentation de la complaisance et de la suffisance. Cependant la poésie ne s’en accommode guère. L’homme peut être faible, misérable, infréquentable, mais son art doit être fort, singulier et admirable. Les ballades de François Villon sont superbes et Une Saison en enfer de Rimbaud n’en finit pas de recueillir des éloges. Il n’empêche que bien  rares sont ceux qui auraient voulu partager le sort de ces aventuriers ou gibiers de potence, et infiniment plus rares encore ceux que ces « passants considérables » auraient accepté d’entraîner à leur suite.

 

     En fin de compte, seul importe le Poème.

 

     Qu’il croque les étoiles, ait la nostalgie des neiges d’antan, chevauche des bateaux ivres, coiffe d’un bonnet rouge les mots du dictionnaire ou se mette à l’écoute du «langage des fleurs et des choses muettes », le poète n’enrichit pas le monde, mais l’exalte, comme le souffleur de forges  réveille les braises assoupies sous la cendre, comme la lanterne du mineur fait miroiter les parois ensevelies sous les ténèbres.

 

     Célébrer mais aussi témoigner. De son siècle, de l’aventure humaine, de sa propre place au sein de la nature et de la société. Dire les misères, les massacres, les saccages, les esclavages, les abominations dont l’homme se rend trop souvent coupable. Le poète est comptable de ses semblables, comme tout un chacun d’ailleurs. Mais, en l’occurrence, les intentions ne suffisent pas. Il sait que les élans sont passagers, qu’il y a loin de la coupe aux lèvres, que les indignations sont souvent sélectives et éphémères, que la plupart préfèrent fuir ou faire le dos rond quand la tempête souffle, que le tyran dépêche ses bourreaux. Dénoncer l’injustice, résister à la médiocrité et à l’oppression est un devoir. Et il n’a besoin de personne pour lui en définir les termes et les contours. Certes, cette « hauteur de conscience » n’est pas une qualité propre au poète, mais sans elle il ne serait rien. Quand la tragédie surgit, qui se retire dans son ermitage se momifie. Il est significatif que de grands poètes se soient révélés ou  aient souvent fait entendre leurs plus beaux chants lorsque l’époque était désespérée. 

 

     Les poèmes inédits qui composent Ton monde est le mien  (1) témoignent sans nul doute de cette diversité essentielle. Aucun texte ne saurait suffire à qualifier son auteur, dont le champ de réflexion et d’expression déborde largement le minuscule fragment d’univers déposé ici, extrait d’un recueil en chantier, lui-même moment d’une écriture et d’une préoccupation à la fois singulière et  indissociable de toute une œuvre, aux facettes multiples.  De ce point de vue la petite suite adressée par Georges-Emmanuel Clancier est exemplaire, surtout quand le lecteur sait que l’auteur, bientôt centenaire,  pensait avoir fait ses adieux à la poésie avec Vive fut l’aventure (2).  Mais fait-on ses adieux à la poésie quand on reste fidèle à ses rêves adolescents et que l’on n’a cessé de tremper sa plume dans l’encrier des mots, avec le souci de leur donner un sens plus pur pour « rendre la tribu plus pure » comme le souhaitait son ami Max-Pol Fouchet, « amant de Liberté », résistant de toujours ?

 

     Max-Pol Fouchet auquel j’ai emprunté un hémistiche de Femme de nuit et d’aube pour baptiser ce recueil. Poème inspiré par l’être de chair et de sang  passionnément aimé, poème qui retentit aussi comme un hymne d’amour fou à la poésie, à laquelle Max-Pol se disait « marié », après avoir planté sa tente au pied de la montagne Hugo.

 

     Max-Pol Fouchet qui, trente ans après sa mort, continue de rassembler les poètes comme l’atteste cet ouvrage où plusieurs générations font cercle autour du feu de Prométhée, dans l’enceinte sans frontières de l’Atelier Imaginaire.    G. R.

Lourdes-Juillan, octobre 2009

 
1. Préface de Guy Rouquet pour « Ton Monde est le mien » (Le Castor Astral, 2009) ; 39 poètes contemporains réunis par l’Atelier Imaginaire en collaboration avec Le Castor Astral. Poèmes inédits de  Jean-Luc Aribaud, Michel Baglin, Marie-Claire Bancquart, Claude Beausoleil, Stephen Bertrand, Eric Brogniet, Claude Brugeilles, Jean-Philippe Carlot, Georges-Emmanuel Clancier, Pierre Colin, Seyhmus Dagtekin, Abdelkader Djemaï, Sylviane Dupuis, Rémi Faye, Jean-Loup Fontaine, Guy Goffette,  Christiane Keller, Anise Koltz, Vénus Khoury-Ghata, Werner Lambersy, Franck Laurent, Jean-Pierre Lemaire, Charles Le Quintrec, Philippe Mac Leod, Renaud Marhic, Lise Mathieu, Bernard Mazo, Jean Métellus, Luis Mizon, Claude Mourthé, Pierre Oster, Etienne Paulin, Jean-Yves Reuzeau, Patricia Reznikov, Jean-Damien Roumieu, Guy Rouquet, Jacqueline Saint-Jean, André Schmitz, Philippe Veyrunes,

             
             
Pour en savoir davantage sur l’anthologie et sa raison d’être :

              http://baglinmichel.over-blog.com/ext/http://revue-texture.fr/spip.php?article200

 

2. Gallimard, 2008.

 

 


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