Arts et lettres FRÉDÉRIC JACQUES TEMPLE : "OEIL DE FAUCON"



FRÉDÉRIC JACQUES TEMPLE : "OEIL DE FAUCON"

 

 

ŒIL DE FAUCON    

 

Frédéric Jacques TEMPLE

 

 

      Je ne viens pas d’un livre, mais de plusieurs centaines qui ont, au fil du temps, chacun à sa  manière, construit le kaléidoscope qui s’agite dans mon cerveau. Zig et Puce y a sa place à côté des Bandits de l’Arizona ; les Contes  de Grimm voisinent  avec Les Aventures de Bicot. S’y bousculent Gulliver, Münchausen, La famille Rikiki, Tom Playfair, Les Pieds Nickelés, La Guerre du Feu et beaucoup d’autres. Je viens de tous ces livres qui ont nourri mon enfance.

 

     Si j’avais été naufragé ou exilé sur une île déserte, je n’aurais jamais pensé à emporter un  livre, même pas Robinson Crusoé. Une hache, un couteau ou des allumettes, oui, d’abord. Je n’ai pas fait naufrage et je n’ai pas été forcé de faire le fameux choix qui m’a toujours semblé un peu naïf. Ma bibliothèque est là, avec des livres qui dorment depuis des années, d’autres que je réveille quelquefois, et plusieurs que je consulte souvent. Mais il en est un qui m’a accompagné dans mon enfance, dans mon adolescence, en « mon âge viril » comme dirait Rabelais, dans mon âge mûr et maintenant plus que mûr : Le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper, l’un des tomes qui forment La Saga de Bas de Cuir, dont le héros est Natty Bumppo nommé aussi Œil de Faucon, La Longue Carabine ou Le Tueur de Daim. Ce livre se trouvait dans une armoire de la salle d’études du collège où j’étais pensionnaire. Elle s’ouvrait les jeudis et samedis, comme une porte donnant sur le monde entier.

 

     « Nos solitudes d’enfant nous ont donné les immensités primitives », a justement dit Bachelard. Je me suis donc plongé dans tous les livres de ceux qui m’incitaient aux anabases, aux aventures, aux explorations, aux méharées : Xénophon, Mungo Park, René Caillé, Edouard Foà, Théodore Monod, James Oliver Curwood, Jack London, Zane Grey, Jules Verne. Jusqu’à vingt ans je fus un ogre, dévorant comme une tarentule tout ce qui passait à ma portée. Mais Le Dernier des Mohicans n’a cessé de régner sur cet empire.

 

     Au collège, nous étions trois camarades, à peu près du même âge. L’un se nommait Chingachgook ou Le Grand Serpent, belle figure du noble sauvage, l’autre Uncas ou Le Cerf Agile. Il ne me restait qu’à assumer le rôle du troisième héros, Natty Bumppo. Mes amis  préférèrent me baptiser du surnom de ce personnage toujours en marche vers l’Ouest encore désert, Œil de Faucon, car je pouvais reconnaître un oiseau de très loin. Nous imaginions, presque en secret, des aventures dans les torrents, les lacs, les forêts du Nouveau-Monde, et pendant les vacances, ce n’était que traques, chasses, embuscades à travers les ravins et les fourrés de la garrigue d’où nous ressortions exténués mais vainqueurs.

 

     Cooper avait douze ans lorsque Atala fut publié et Chateaubriand en avait cinquante-huit lorsque parut Le Dernier des Mohicans. Se sont-ils lus ? Je ne me posais pas, alors, cette question, car je me plaisais à confondre les deux  récits, imaginant qu’Uncas aurait pu épouser Atala, et Chactas, Cora, la fille du général Munro. Moi-même, transfiguré par la magie du style, je me voyais bien en Bumppo, le batteur d’estrade, homme double, mi-Delaware, mi-Blanc, pourvu des plus hautes qualités de ses amis Indiens.

 

     Longtemps j’ai rêvé de bivouacs, de canoës, de trappes, de pemmicans. J’ai traversé de nombreux lacs, descendu des rapides, de portage en portage, écouté dans la nuit la longue plainte des loups. Voyageant en moi-même, j’ai suivi la piste des Mohicans, dans  la forêt au terme de laquelle allait, enfin, apparaître le lac Horican et les remparts du Fort William-Henry où Munro, assiégé par Montcalm, désespérait de voir arriver du secours. J’étais moi-même La Longue Carabine, escortant avec les Mohicans la petite troupe qui, depuis le Fort Edward, sur les rives de l’Hudson, acheminait, à travers fatigues et périls, les deux filles du vieux général, le long des rives du Glenn, harcelés par une bande de féroces Mingos… 

 

     Beaucoup plus tard, je me suis reconnu dans ce qu’a dit Joseph Conrad de l’œuvre de Fenimore Cooper : « La nature n’était pas la toile de fond, mais une part essentielle de l’existence ». C’est pourquoi, sans aucun doute, je suis parti un jour, sur les lieux même, en quête des traces de toutes les péripéties imaginaires de ma jeunesse et pour me retrouver moi-même.

 

     J’ai refait le voyage, retrouvant les vieilles pistes, les forêts et les chutes de la rivière Glenn, jusqu’aux vestiges du fort William-Henry, sur les rives du lac Horican qui, nommé lac du Saint-Sacrement par les Français, était devenu, sous les Anglais, le lac George. Devant moi, le même paysage qu’avait décrit dans son livre Fenimore Cooper : « La montagne sur laquelle ils se trouvaient était un cône de huit cents pieds, en avant de la chaîne qui s’étend le long de la rive occidentale du lac Horican. En bas, la rive méridionale devenait un large demi-cercle ; au nord s’allongeait le célèbre lac, dentelé de haies, embelli de caps pittoresques, et parsemé d’innombrables îles. À la distance de quelques lieues, le lit des eaux enveloppé de masses de vapeurs qui roulaient lentement devant la brise du matin, disparaissait entre les collines ; mais l’on distinguait l’étroit canal par lequel il allait se réunir au lac Champlain…Sur les bords du lac, du côté de l’ouest, étaient les vastes remparts de terre et les bâtiments du fort William-Henry ». J’étais donc là où m’avait conduit le livre. Tout cela existait et j’existais moi-même. Alors, j’ai invoqué Œil de Faucon, trappeur et coureur des bois, qui m’a peut-être glissé à l’oreille qu’il fallait d’abord vivre : « Prenez-vous ma bonne carabine pour une plume d’oie, ma poudrière de corne pour une bouteille d’encre, et ma carnassière de cuir pour un panier d’écolier ? Il s’agit bien de livres ! ».

 

     Je relis quelquefois Le Dernier des Mohicans. Je ne suis pas dupe. Le style est souvent d’un lyrisme théâtral. Est-ce dû à l’époque ? On peut en convenir en relisant aussi Atala : « Indiens infortunés que j’ai vu errer dans les déserts du Nouveau-Monde, avec les cendres de vos aïeux ! Vous qui m’aviez donné l’hospitalité malgré votre misère ! Je ne pourrais vous la rendre aujourd’hui, car j’erre, ainsi que vous, à la merci des hommes, et moins heureux dans mon exil, je n’ai point emporté les os de mes pères ». Mais je reste sensible à la cadence de la phrase que je retrouve chaque fois non sans émotion dans les dernières lignes du livre de Cooper, quand le très vieux Sagamore Tamenund déclare, après les funérailles d’Uncas, Le Cerf Agile : « Les visages pâles sont maîtres du monde et le temps des peaux rouges n’est pas encore revenu. Ma journée a été trop longue. Pourquoi Tamenund resterait-il encore sur la terre ? Le matin, j’ai vu les fils d’Unamis heureux et forts ; et cependant avant que la nuit soit arrivée, j’ai vécu assez pour voir le dernier des guerriers de la race des Mohicans ».

 

     Dans La Prairie perdue, Jacques Cabau n’hésite pas à dire que l’œuvre de Fenimore Cooper durera « aussi longtemps que l’imagination humaine sera tentée de constituer en mythes ses aspirations. L’Amérique, terre de l’utopie, ne pouvait exprimer sa réalité qu’à travers l’œuvre romanesque de James Fenimore Cooper ». Nous sommes quelques-uns à conserver au plus profond de nous un « rêve américain » qui n’est peut-être pas entièrement dû à l’Amérique, mais à la vision que nous en avons gardée à travers nos lectures

 

     Nombreux furent, je l’ai dit, les livres que j’ai lus dans ma jeunesse. M’ont-ils fait prendre le chemin de l’écriture ? Ils ont surtout nourri mon désir d’aventures. Si je suis resté fidèle au Dernier des Mohicans, c’est qu’il a été le compagnon le plus proche. À la source de mon imaginaire ? Sans doute, mais pas plus que mon goût pour l’histoire naturelle, les voyages, la chasse ou la pêche. Je pense toujours que l’écrire n’est qu’une des nombreuses formes du vivre.
 

 

La bibliothèque idéale de Frédéric Jacques Temple

 

 L’Odyssée / Homère - La Méditerranée est toujours vouée aux vents contraires de la lutte que se livrent les dieux.

 

 Les Poésies complètes / François Villon - Comment expliquer que de si simples mots possèdent un tel pouvoir poétique ?

 

 Les Cinq Livres / François Rabelais - Chaque année, je les lis comme la première fois, éberlué par tant de science, d’audace, de sapience, de ripailles, d’impertinence, et je rêve qu’un jour je le rencontrerai dans l’une des rues de ma ville, tant y est puissante sa présence.  

 

 Don Quichotte/ Miguel de Cervantès - Je le vois aujourd’hui s’avancer, gigantesque, illuminé, tintinnabulant, pour affronter les blanches éoliennes qui brassent l’air pour le défier.

 

 Les Fables / Jean de La Fontaine - Elles sont souvent l’expression virtuose du courage qu’il fallait pour sermonner le Roi Lion et saluer la liberté. Et quelle langue !

 

 Les Mémoires d’Outre-Tombe / François-René deChateaubriand -  Monument funéraire annonçant la simple dalle de granit, orgueilleuse sur son promontoire du Grand-Bé.

 

 Les Feuilles d’Herbe / Walt Whitman - Un seul livre en expansion, chant du grand barde d’Amérique, Mississippi de la poésie.

 

Moby Dick / Herman Melville - Psaume de l’homme acharné à lutter contre son destin, à défier sans espoir un Dieu invisible et menaçant.

 

 Vingt mille lieues sous les mers / Jules Verne - Périples d’un homme révolté et sans attache, errant dans son empire sous-marin, sans autre but que se venger du monde.

 

 Du Monde entier / Blaise Cendrars - Trois grands poèmes déjà centenaires d’une  modernité permanente.

 

 Pardon à ceux que je n’ai pas cités sans pour autant les avoir  oubliés.

 

 

Frédéric Jacques Temple, né à Montpellier, vit toujours en Languedoc. Il a passé son enfance entre les Grands Causses et les lagunes littorales. Ses œuvres en prose autant que ses poèmes doivent l’essentiel à ses racines méditerranéennes, ses voyages, sa passion pour l’histoire naturelle et la conscience aiguë d’une enfance perdue et d’un Sud défiguré. Ses poèmes publiés entre 1945 et 1985 ont été réunis dans une Anthologie personnelle (Actes Sud 1989) qui a obtenu le prix Valery Larbaud. Ses recueils les plus récents : Profonds Pays, chez Obsidiane, en 2011 et Phares, balises & feux brefs, suivi de Périples chez Bruno Doucey en 2012. Il a également publié cinq récits chez Actes Sud : Les Eaux Mortes, Un Cimetière Indien, L’Enclos, La Route de San Romano, Le Chant des Limules. On lui doit aussi des traductions, des biographies et un "faux journal" Beaucoup de jours (Actes Sud 2009). "Frère Jacques" qui rassemble les lettres que Henry Miller lui a adressées est paru en 2012 chez Finitude.

 

Pour compléter et actualiser:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A9d%C3%A9ric_Jacques_Temple

 

 

 

* Le texte de Frédéric Jacques Temple a été écrit spécialement pour Mon royaume pour un livre publié en octobre 2013 dans la collection Le livre d'où je viens, ouverte par l’Atelier Imaginaire aux éditions du Castor Astral.

 

PDF de l'article: http://www.atelier-imaginaire.com/doc/doc_171.pdf

 

 

 


Haut de page

Actualités

Imprimer la page Envoyer le lien de cette page à un correspondant Nous contacter