Arts et lettres MAX-POL FOUCHET : "FONTAINES DE MES JOURS" (extraits)



MAX-POL FOUCHET : "FONTAINES DE MES JOURS" (extraits)

(Extraits)


De la nécessité de trouver un centre 


     Il serait sot de croire que nos actes, même les plus déterminés en apparence, nous appartiennent toujours, nous répondent docilement. Ce qui nous arrive d’ailleurs est immense, et fort limité ce qui vient de nous seuls. Nos actes ôtent rarement leur masque. Souvent nous sommes agis, quand nous croyons agir. C’est une évidence, pour moi. Il n’est pas besoin, pour nous expliquer, d’invoquer la fatalité ! Bonne fille, elle répond à notre appel, mais se moque de nous. Prométhée, d’ailleurs, a-t-il voulu être Prométhée? Je n’en suis pas sûr... En revanche, il nous est permis de ne pas être contre lui, de l’aider, de l’aimer. C’est déjà beaucoup.
      Orgueil de ma part ou faiblesse d’un homme qui se dore la pilule? Ai-je voulu toujours revenir à ce que je tenais pour mon centre, ou y étais-je toujours ramené par une force obscure, en m’attri-buant volontiers ce mérite, en l’usurpant? L’étude, la fréquentation des philosophies orientales, en particulier celle de l’hindouisme, mes séjours en Inde, et certaines amitiés éclairantes, celle d’un René Daumal, par exemple, m’ont montré, l’influence de l’âge s’y ajoutant, la nécessité d’un centre, combien un centre était indispensable à la vie, combien lui seul nous protégeait contre une dispersion vaine et permettait un rayonnement en tous sens. La dispersion est trop souvent confondue avec la diversité, et celle-ci avec le rayonnement, qui suppose, lui, une source centrale et unique. Cette source, je la devine à travers mes épaisseurs et mes opacités, confusément parfois, mais fortement pour savoir que je lui dois mon activité. Les directions de celle-ci peuvent être diverses, la source, le centre demeurent les mêmes.
      Permets-moi une image. Faute d’être traversé comme les étoiles de mer par la mer et ainsi nourri par elle, il m’a semblé qu’il fallait courir les mers. Du centre à l’extérieur, de l’extérieur au centre, ce mouvement interne, toujours recommencé, je l’ai senti dès ma jeunesse, je le sens encore. La vieillesse sera de ne plus l’éprouver. Il cessera pour moi avec ma vie, mais continuera avec la vie, puisqu’il est la vie, comme le mouvement de diastole et systole du cœur. Je me souviens qu’en Bolivie, sur l’Altiplano, où l’altitude de 4000 mètres rend plus sensible le rythme cardia-que, j’écoutais, dans la nuit surtout, battre mon cœur, non parce qu’il était le mien, mais celui de tous les autres hommes, de tous les êtres vivants, celui des bergers andins et celui de leurs lamas — parce que c’était le rythme fondamental, le sang chassé du cœur et y revenant, puis repartant, ce qui démontrait la présence du centre et, à partir de lui, les extensions nécessaires.
      (…) Le centre, pour les croyants de toutes religions, c’est Dieu, et même le foisonnement des mythes et des mythologies ne cache pas qu’il est unique. Pour moi, le centre porte un nom simple, mais dont la simplicité est le trompe-l’œil d’une stupéfiante complexité, toujours en mutation, le signe d’une aventure où alternent les échecs et les réussites, les hontes et les gloires, l’abjection et la pureté. Le centre, pour moi, c’est l’homme.


La poésie est un moyen de connaître l’homme


       Je vais te dire pourquoi je souhaiterais la poésie omniprésente, et pourquoi elle peut être le moyen de connaître l’homme.
      Qu’elle résulte d’une volonté d’atteindre l’inté-rieur, ou qu’elle y soit située dès le départ, elle est un abandon des structures superficielles — autre-ment dit des mensonges, des fausses apparences, des simulacres. L’exercice de la poésie tend à nous faire rejoindre une part intacte de nous-même. Elle nous repeuple d’images pures, et elle établit des liens inattendus entre des réalités lointaines ou opposées, mais d’abord, elle nous dénude, nous permet de voir ou d’entrevoir l’essentiel, sur quoi se fonde la vie. C’est là un processus que je dirais « révolutionnaire », dans la mesure où il détruit les privilèges pris par les faux-semblants, où il brise les usurpations des fausses richesses. Pour moi, la poésie sous sa forme la plus haute est révolution et révélation.


     Ce qu’est la création poétique véritable


      La création poétique véritable est une action, pour le moins une dénonciation des apparences trompeuses, des structures mensongères dans lesquelles notre société de profit nous enferme, comme l’araignée prend un insecte dans sa toile. Nous avons l’illusion d’être libres, alors que nous sommes occupés, à la façon d’un pays subissant une invasion, par des réflexes conditionnés, des images préfabriquées. De là résulte l’actualité du cri de Rimbaud : « La vraie vie est absente. » Cette « vraie vie », nous pouvons la ressaisir dans l’acte poétique conçu non comme un divertissement, mais comme une flamme destructrice des fausses apparences. En cela le poème est l’agent d’une révolution intérieure, bientôt traduite en faits. On voit aussi combien les critiques adressées au numéro de Fontaine manquaient de consistance et de sérieux. Aurais-je dû, pour qu’on me comprît, changer son titre, remplacer « spirituel » par « révolutionnaire »? C’eût été conforme à ma pensée, mais non totalement, car la révolution doit garder sa propre spiritualité, sans quoi elle glisse vers l’oppression.
      La poésie n’est pas une forme. Ou plutôt, elle l’est de surcroît. Notre erreur, pour employer un langage spinoziste, est de la considérer du domaine des phénomènes, alors qu’elle appartient à celui de la substance, à ce qui demeure sous (sub-stare) les phénomènes, le socle sur lequel ils passent. J’ai toujours tenté de parvenir à une telle poésie des profondeurs pour rencontrer les plus anciens, les plus constants archétypes. Y suis-je parvenu, ne serait-ce qu’une seule fois? De tous mes poèmes, j’en ai publié peu. Par exigence et humilité. Par orgueil aussi, peut-être. Ils me paraissaient vains, insuffisants pour exprimer le contact avec une vérité cachée. La poésie exige l’élémentaire courage de se taire, de détruire l’à-peu-près. La question de Rainer Maria Rilke à un jeune poète « Mourrais--tu si tu ne pouvais plus écrire de la poésie? » veut une réponse sans détour. En général, on s’abstient de répondre.
      Que de poèmes personnels furent détruits! Un jour, chez moi, à Vézelay, on me vit arriver de l’âtre avec une liasse de papiers, et la jeter dans les flammes. On me demanda ce que je détruisais. « De mauvais poèmes », répondis-je. On essaya de les rattraper. Trop tard! Seules quelques feuilles étaient intactes. D’après ce qui fut sauvé, les poèmes étaient loin d’être détestables, je m’aperçus en les relisant plus tard, mais mon geste s’expliquait par une sorte de désespoir. Les poèmes que j’avais décidé de supprimer ne répondaient pas à ce que j’attends de la poésie, qui, dans la vie, me sert de règle, de morale. Cela se constate, d’ailleurs, dans mon évolution. Je suis parti d’une poésie baroque, très imagière, et me suis dirigé vers une poésie assez dénudée. Long fut le chemin entre La Mer intérieure, poème écrit après la mort de Jeanne, publié dans Demeure le secret, et Le Feu la flamme, et surtout Héraklès, tout récent, puisqu’il date de 1978. Il me semble que ma poésie devra atteindre la partie la moins recouverte en moi par les parasites des circonstances. Nous sommes comme ces bateaux qui, après de nombreux voyages, sont obligés d’entrer dans les bassins de radoub parce que leur coque est couverte de patelles, d’algues, de coquilles diverses, qui freinent leur marche. On les récure comme des os. On les décape. Ils peuvent ensuite reprendre la mer... L’exercice poétique, dans toute sa rigueur, est semblable à la mise en radoub. Il faut se dépouiller de l’adventice, du discours, du non-essentiel. Encore une fois, je ne prétends pas y être parvenu. C’est ce que je souhaite, ce que j’attends, ce que j’espère. 


La poésie et le poétique


Entre la poésie et le poétique, il y a une différence fondamentale. La poésie est un absolu ; le poétique, un relatif, et souvent une garniture, un ameublement. Je ne prononce pas un jugement de valeur. L’absolu ne nous vaut pas toujours des réussites, que le relatif nous offre souvent! Il ne faut jamais oublier la grâce! Elle sauve tout. Vois Apollinaire. Certains de ses vers sont des lieux communs, qu’on ne tolérerait pas chez d’autres. Or, non seulement on les lui pardonne, mais encore il nous enchantent. Parce qu’il y a le ton inimitable de Guillaume, sa voix, sa musique de mal-aimé qui ne se guérit pas de la fuite des amours, qui se confond avec la fuite irrémédiable des jours. L’amour enfui est du temps enfui, comme un mort est aussi du temps qui disparaît et que l’on ne retrouvera plus et parce que la peau de chagrin de la vie se rétrécit sans cesse... Il le dit, sans rien nous apprendre, mais avec une telle voix de pauvre enfant de la terre que c’est comme si nous l’entendions pour la première fois. Tu vois, la poésie ne supporte pas le manichéisme. Il n’y a pas la grande et la petite. La bonne et la médiocre. Ce serait trop simple. Je préfère la poésie de connaissance, la découvreuse d’Amériques en nous, l’éclaireuse de notre nuit, celle de la pêche hauturière, de la pleine mer comme des fonds obscurs, où vivent des créatures dont les antennes remplacent les yeux devenus inutiles dans l’obscurité et des plantes ébouriffées qui semblent appartenir au règne animal... Oui, je préfère cette poésie mais l’autre, je ne la méprise d’aucune façon, je l’aime aussi d’un amour différent, comme je préfère Giotto ou Rembrandt, sans fermer les yeux devant Sasseta ou Fra Angelico, au contraire! Il faut se méfier, penser à ces fosses creusées par les chasseurs et recouvertes de terre et d’herbes. Quand tu passes dessus, leur surface cède, tu tombes, tu es pris. La profondeur se cache parfois sous des branchages.


 Le poète sacrifie la chair de sa chair


     La naissance du poème se décide en nous, naturellement, mais dans des régions de nous-même que nous ignorons, et que le poème nous révélera. Impossible de les découvrir par nous-même, puisqu’elles ne s’éclai-rent — souvent de façon relative — que par lui. C’est ici, je crois, que la poésie s’approche au plus près de l’expérience mystique. Dans sa cellule (entendons-nous : celle-ci peut être virtuelle), le religieux attend aussi que résonne en lui le Verbe, dont il a préparé la venue par la prière et l’oraison. -Cette épiphanie ne se produit pas toujours, au moins pour la raison que les mérites ne suffisent pas, et que tout dépend, en définitive, de la grâce.
      Le poète aussi peut multiplier les exercices; ils ne lui garantissent pas la découverte jubilante dont se fera son poème. Nous nous trouvons devant deux impatiences différentes : le poète espère la création, le mystique espère le Créateur. (…) Les deux impatiences apparaissent souvent dans le poème. Ainsi saint Jean de la Croix et d’autres mystiques poètes pourraient résumer leur expérience par le célèbre : « Je meurs de ne pas mou-rir. » L’impatience est ici celle de la mort, qui permettra de rejoindre le royaume de Dieu. Le poète profane pourrait de son côté prononcer des mots de ce genre « Je meurs de mourir », mots qui ne se réfèrent pas seulement à sa condition de mortel continûment dévoré par la mort, mais, au niveau de la psychologie profonde, qui se rapportent au fait de créer un poème, une œuvre. Toute mise au monde d’une œuvre est une mise à mort partielle de nous-même. Ce qui naît de nous meurt en nous. Nous quittons alors le poïein — le « faire » — pour le « fait ». Le geste d’Abraham s’apprêtant à sacrifier son fils, chair de sa chair, serait, si j’en crois un analyste, l’image même de la création, qu’elle soit de poésie ou d’une autre expression.


Le muscle des goûteurs de style


      Le poète, rejeté de la société, parfois raillé par celle-ci, incompris d’elle, se taille dans la langue de tous un territoire linguistique où il se sent chez lui, protégé, et près de ses sources. Comprendre la poésie exige, au préalable, que l’on aime le langage.
      Je ne l’ignore pas : on lit aujourd’hui un livre bien plus pour sa signification que pour son écriture. J’ai connu autrefois des goûteurs de style, qui abandonnaient un livre s’ils y découvraient trop solécismes ou de barbarismes. De tels lecteurs deviennent rares. L’écrivain qui a la passion des mots et des formes paraît antédiluvien aux yeux des jeunes d’aujourd’hui, je le sais par leurs confidences. Je le déplore non en esthète, mais en homme qui sait que l’attention au style donne le style, muscle l’esprit, accroît la sensibilité. Le pire laxisme -commence par l’inattention au verbe écrit ou parlé. « Une peinture lâche, disait Delacroix, est la peinture d’un lâche. » Cette pensée, je l’appliquerais volontiers à l’écriture.


Notre diversité n’est qu’apparence


     Il me faut l’arrêt et le départ, l’ancre jetée et l’ancre levée, le port et la pleine mer. Je ne puis vivre sans ces deux postulations, même si partir a de loin ma préférence. Partir, d’ailleurs, est aussi regretter d’être parti. Toute nostalgie est bonne, puisqu’elle éveille d’autres nostalgies, parmi lesquelles se trouve notre nostalgie fondamentale d’éternité. Qu’on me laisse partir et regretter d’être parti! Cela ne fait qu’un homme.
      Les voyages m’ont souvent empêché d’écrire certains livres. Ils m’en ont inspiré d’autres. Mais je n’ai jamais fondé mon métier d’écrivain sur la nécessité de publier des livres avec une régularité de métronome. Je respecte trop ce métier pour m’y contraindre. Il m’est arrivé d’accepter des commandes, bien entendu, mais les ouvrages qui devaient y répondre, je les traitais comme si je les avais choisis, et je m’éprenais d’eux.
      Je parlais des continents qui ressemblent à nos désirs et vers lesquels on va pour retrouver ceux-ci, les vérifier. L’Afrique noire, donc, c’était la quête de l’innocence. Les Terres indiennes d’Amérique, au contraire, la recherche de cette culpabilité singulière, poussée aux extrêmes, qui incite des peuples à disparaître, comme je le vis, au bord du lac Titicaca, cette eau glacée entre les Andes, où je constatais l’autodestruction des Uru. Ils étaient quelques-uns, aujourd’hui ils ne sont plus, car leurs prêtres et leurs mythes les persuadant qu’ils étaient « la lie de la terre », ils se laissèrent glisser vers le néant. Je voulus, entre l’Afrique et l’Amérique indienne, voir aussi comment se présentait une culpabilité vivante, non pas théorique. Ce fut l’Inde.
      Elle m’enseigna une autre dimension de l’univers, et son corollaire : rejoindre par la méditation, la sagesse et la foi, les grandes forces cosmiques, l’énergie du cosmos, se fondre dans cette énergie pour se confondre avec l’Un.
      L’homme, donc, toujours l’homme, la même motivation qui me force à boucler mes valises. Mes amis me reprochent parfois de leur fausser compagnie. Allons! Je ne pars pas par caprice ou dilettantisme. Je pars pour les retrouver ailleurs, pour nous retrouver tous, au fond d’une diversité qui n’est qu’apparence.


   La culture vaut par ce que nous en faisons


     Que la culture soit force, je le crois, mais aussi faiblesse, je le constate. Je la vis, plus d’une fois, provoquer un malaise devant le réel, d’où résultaient des renoncements, des fuites. Ses jeux de miroirs souvent engendrent Narcisse. Devant elle, nous n’avons pas à être les ravis de la crèche. Elle vaut par ce que nous en faisons, sans quoi elle n’est qu’un bovarysme, lequel ne nous sauvera pas, le cas échéant, du désespoir. Ce n’est pas réclamer qu’elle soit utilitaire, bien entendu. La culture ne peut être ni intéressée, ni gratuite ; toute sa difficulté est là, si bien qu’elle a le caractère d’un pari. Qui donc se targuerait de le gagner? Au moins, ne l’oublions pas, le premier devoir de la culture est dans sa propre surveillance.
      Savons-nous, du reste, ce qu’elle est ? Nous la définissons plutôt par des négations. Elle n’est pas spécialisation, ni connaissance discursive et superficielle, ni humanisme sentimental et diffus. Je la tiens, personnellement, pour une morale de l’intelligence et du savoir. Ainsi permet-elle la transformation d’un acquis personnel, aussi large et structuré que possible, en bien transmissible au plus grand nombre. La culture, il faut la transmettre, sans quoi elle stagne, pourrit sur elle-même. La transmettre, non l’imposer, afin que s’établissent des échanges, des dialogues, des comparaisons. S’il est évident que toute culture ne peut être que personnelle, il n’est pas moins patent que, seulement individuelle et séparée des autres, elle court le risque d’un enlisement.
      Le but d’une culture, pour moi, est dans la possibilité qu’elle offre de rejoindre les autres, en créant, entre eux et nous, un pont d’œuvres et d’images. De cette façon, elle est expansive. Autrement, elle est restrictive. Une culture restrictive ne m’intéresse pas.


Demeure le secret


     Mes émissions télévisées, en particulier sur l’art, étaient conçues comme des poèmes où texte et images s’unissaient. Elles étaient des poèmes explicatifs et narratifs. En disant cela, je pense à ma série de treize films sur l’impressionnisme, ou à d’autres, comme celui que je consacrai à Vieira da Silva, aux origines de l’art en France, à l’art du Mexique précolombien, à l’art de l’Afrique noire, à l’esthétique de Baudelaire, etc. Je voulais que les œuvres fussent présentées non seulement en elles-mêmes, mais comme des témoignages fournis par un homme, l’artiste, aux autres hommes. Je rejoignais ainsi mon souci essentiel de m’approcher de l’homme, considérant que pour l’approcher il fallait lui offrir des miroirs dans lesquels il apparût. Je me suis toujours efforcé de donner des clés, laissant à mes auditeurs le soin d’ouvrir eux-mêmes les portes et de pénétrer dans les œuvres.
      J’ai voulu conduire les autres vers le secret des œuvres, sans expliquer ce secret ni le déflorer, car le démonter serait les dépouiller de leur mystère, et du même coup les anéantir. J’en profite pour signaler combien m’importe la notion de secret. Les titres de deux de mes livres en témoignent Demeure le secret, recueil de poèmes, et Les Évidences secrètes, ensemble de récits unis les uns aux autres par l’idée du secret, suite de variations sur le secret. Intituler un livre Les Évidences secrètes revenait à dire que les instances les plus importantes de notre vie l’amour, l’incommunicabilité entre les êtres, la solitude, etc., devenaient invisibles par suite de leur évidence, comme dans le conte d’Edgar Poë où des voleurs cherchent vainement une lettre, alors qu’elle est en évidence sur une table. Son secret dévoilé, l’œuvre meurt, je le répète. D’où la nécessité pour
      moi, dans mes émissions artistiques ou littéraires, de mener jusqu’au seuil du secret, pas plus loin. J’ai peu de goût pour les dépiautages, où je vois les erreurs de la fausse communication. Dans La Leçon d’anatomie, de Rembrandt, il m’a toujours semblé que le praticien, scalpel en main, s’arrêtait au moment où il va exhiber l’intérieur du cadavre dépouillé de sa peau, laissant deviner, du moins pour un instant, le mal dont la victime était morte.
      Je me souviens d’une anecdote que me racontait Roger Caillois. En compagnie de Jules Supervielle et d’André Breton, il regardait se mouvoir et tressauter des jumping beans. Ce sont des haricots mexicains qu’un ver habite et ronge jusqu’à ne plus laisser que l’extérieur en apparence intact. A chaque mouvement du ver, ils bougent, parfois sautent sur place. Devant ce petit phénomène facilement explicable, les trois poètes, qui n’en connaissaient pas la raison, proposèrent leurs explications. Jules Supervielle, poète admirable s’il en fut, déclara « Il ne faut pas comprendre. » André Breton répliqua : « Il faut d’abord s’émerveiller, ensuite. pour comprendre, nous ouvrirons ces haricots. » Roger Caillois protesta : « Ah, non! La bonne solution n’est pas celle-là. Il faut comprendre, mais sans ouvrir les haricots! » Non seulement ces trois attitudes définissent assez bien le caractère des trois écrivains et celui de leurs œuvres, mais encore elles nous suggèrent des conduites différentes devant le secret, que toutes les trois respectaient.


Le sourire


    Regardons le dessin d’un sourire cette courbe, à peine prononcée, ce qu’il contient de subtil, de linéaire, de musical, cela me fait toujours songer à la goutte d’eau encore attachée au bec de la cruche, dans le Concert champêtre de Giorgione, un détail peut-être, mais bouleversant comme une larme. Tombera-t-elle, cette goutte? Restera-t-elle suspendue par miracle? Qui le sait... Le voici, ce mystère, introuvable dans le rire. (…)
      Les risées sur la mer, le frissonnement de l’eau dans les courants, à certaines heures, m’ont toujours plus ému que les tempêtes avec leurs vagues aveugles. J’aime que le sourire soit aussi une tempête dominée, une risée sur quelque drame. Une expression pathétique exprimant le pathétique me paraît une sorte de pléonasme, mais un sourire au-dessus des gouffres est une maîtrise, un pont de lianes au-dessus d’un torrent de la forêt. Je voudrais qu’à la fin du jour un sourire me soit accordé, et que je puisse le lire sur le visage de mes amis. Ce serait comme une récompense. 
      
      @ Fontaines de mes jours (Ed. Stock, 1979)


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