Max-Pol Fouchet LE SCAPHANDRIER ET LA ROSE BLEUE



LE SCAPHANDRIER ET LA ROSE BLEUE

de MAX-POL FOUCHET


     Connaissez-vous l’histoire du scaphandrier ? Ceux qui l’ont déjà entendue voudront bien m’excuser de la dire à ceux qui ne la connaissent pas. Elle est très courte.
     Un scaphandrier effectuait des recherches au fond de la mer. Son appareil était des plus perfectionnés. A l’in­térieur, il y avait un téléphone, qui lui permettait de communiquer avec le capitaine du navire auquel il était relié. Soudain le téléphone résonne. C’est le capitaine qui appelle le scaphandrier, et voici ce qu’il lui dit, d’une voix angoissée Remontez, remontez vite, notre bateau est en train de couler. L’histoire s’arrête là ! Elle ne vous paraîtra sans doute pas fameuse... Pour ma part, lorsque je l’entendis pour la première fois, racontée par le poète Jacques Prévert, - pas plus tard que ce matin, d’ailleurs, - il m’a sem­blé qu’elle devait nous faire réfléchir.
     On peut se demander comment naissent les histoires, quels sont les auteurs de ces histoires. marseillaises, juives ou autres qui nous réjouissent : c’est un pro­blème ! A l’exception de celles qui sont gaillardes, les autres ne résulteraient-elles pas du simple bon sens collectif devant un monde plein d’absurdités et de contradic­tions ?
     Oui, l’histoire de ce scaphandrier qu’on rappelle à la surface au moment où le bateau auquel il est rattaché s’enfonce, c’est une fable, un proverbe aux couleurs de notre temps. Lisez les journaux, vous y trouverez sans cesse des faits qui montrent bien dans quel univers de contradic­tions nous vivons.
     Tenez, nous voulons savoir de plus en plus de choses. Des revues, des publications que l’on appelle “ digests ” connaissent le plus grand succès parce qu’elles présen­tent, dans chacun de leurs numéros, des articles courts sur les sujets les plus variés, de telle sorte que leur lecteur puisse avoir, sinon des lumières, du moins des lueurs sur la cybernétique comme sur les souverains égyptiens de la quatrième dynastie, sur les maladies de l’oseille comme sur le dernier modèle d’avion à réaction, sur la course à pied chez les Indiens du Mexique comme sur la vie privée de Charlemagne. De même, qu’un explorateur découvre une nouvelle peuplade, et annonce une conférence à son sujet, il fera salle comble.
     Nous voulons tout posséder. Nous nous intéressons à tout. Nous nous laissons volontairement séduire par mille connaissances. C’est le contraire de la véritable connaissance. Nous ne savons plus où nous en sommes, tellement nous savons de choses où nous ne sommes pas.
     Le mot que l’on entend sans cesse autour de soi, c’est : “ occupé ”. Vous rencontrez un ami, que vous dit-il ? “ Ah, si vous saviez comme je suis occupé...” Souvent, c’est faux il ne fait pas tant de choses. Et, pourtant, il ne ment pas. Il est occupé par mille choses que les techniques contemporaines lui déversent dans la tête. Cette tête finalement ressemble à un pays envahi par des armées d’occupation. Comme dans tous les pays occupés, beaucoup acceptent l’ennemi. D’autres font, au contraire, acte de résis­tance. Etranges contradictions ! Nous ne voulons rien igno­rer de la terre, mais nous souhaitons qu’existent des “ continents perdus ”.
     L’intérêt pour les “ primitifs ”  ne révélerait-il pas la nostalgie d’une vie qui serait plus simple, plus proche des réalités premières, proche de la terre sans désinté­gration de l’atome, proche du jour sans radio ni jour­naux, proche de la nuit sans réclames au néon ? Est-ce que cela n’exprime pas, en fin de compte, un désir d’échapper à la multiplicité des informations pour re­tourner à un savoir plus modeste et plus profond ? Un des plus grands penseurs de ce temps, le père Teilhard de Chardin, disait que l’humanité est entraînée au cœur d’un tourbillon toujours plus accéléré de connaissances. Ne désirons-nous pas échapper à ce tourbillon ?
     Voyez comme nous saisissent d’admiration tels visages d’Indien, de Noir, de Jaune, d’Océanien, dont un explo­rateur nous a ramené quelque photographie. Soudain, les maquillages sophistiqués s’effacent. Il semble que nous sortions de l’univers du bruit, de la cacophonie pour entrer dans celui du silence. Il semble qu’on nous permette soudain de contempler la dignité, la fierté, la noblesse. Si nous éprouvons de tels sentiments, c’est que nous ne sommes pas satisfaits. C’est que nous souhaitons ressaisir une vérité perdue.
     Dans un recueil de contes des cinq Continents, re­cueillis par Ré et Philippe Soupault à travers le monde, il y a une belle histoire chinoise : celle de la rose bleue... L’empereur de Chine avait une fille. Elle était jolie, pure, savante. Elle possédait toutes les vertus qu’une jeune fille peut avoir. Mais elle refusait de se marier. Quand on la pressait de choisir un époux, elle répon­dait qu’elle épouserait celui qui lui apporterait une rose bleue. Les prétendants s’ingénièrent à trouver une telle fleur.
     Le premier, après avoir vainement cherché, fit pré­parer un liquide bleu par un alchimiste, y trempa la rose, l’apporta à la jeune princesse. Mais celle-ci s’aper­çut du stratagème et congédia l’imposteur. Un autre prétendant se rendit dans un pays où les rochers étaient des saphirs. Il fit ciseler dans cette pierre la rose. La princesse ne l’accepta pas : j’ai de plus pré­cieux bijoux, dit-elle. Le troisième prétendant fit peindre la fleur introuvable sur la plus fine porcelaine. Il fut également éconduit.
     Un jour, un poète arriva dans le pays. Il déclara son amour. Puis il cueillit une rose blanche sur le bord de la route. L’empereur de Chine apporte la fleur à la princesse en se moquant du poète : “ Ce garçon est fou ! Il prétend que sa rose blanche est une rose bleue ! ” Mais la princesse répond : “ Il a raison, voici la vraie rose bleue ! Elle est belle comme la vie elle-même. Re­gardez bien ! Vous verrez qu’elle est d’un bleu mer­veilleux ! ” La princesse épousa le poète et, si l’on en croit le conte, ils furent très heureux.

     Encore une histoire obscure, allez-vous dire ? Pourtant ! Notre époque est semblable à la princesse de ce conte. Elle réclame sans cesse une rose bleue. Mais elle désire une rose blanche. Peut-être parce que le bonheur, ce n’est pas de recevoir une fausse rose bleue, mais de recevoir une rose blanche vraie.


@  Le Fil de la vie, Robert Laffont, 1957.


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