Max-Pol Fouchet LA BEAUTE DU MONDE



LA BEAUTE DU MONDE

de Max-Pol FOUCHET


Pour Robert Doisneau


Aussitôt les premiers jours froids, les gens ne l’entendaient plus.
Dans les maisons calfeutrées, le ronflement des poêles et davantage la haute mélopée du vent, si constante dès l’automne, sans même parler des appareils fabriqués pour distribuer des sons et des musiques, couvraient sa voix, à croire que personne, dans la grande mort de la nature, ne mourait.
Sa voix? Si l’on peut dire... Ce n’était qu’un grincement, toujours le même, répété à intervalles réguliers. Il fallait, pour qu’on le perçût, les silences de l’été, ces torpeurs muettes qui soudain s’abattent sur les jardins et les champs, comme des mains fermant les bouches, retenant les ailes et les élytres.
Dans l’air sec, en pleine lumière de silex, ce bruit introduisait de la rouille. Les vieilles personnes, de celles qui ne sortent plus guère et ne peuvent lire les avis de décès collés sur les murs, murmuraient en elles-mêmes, pour elles-mêmes: « Qui donc est mort, aujourd’hui ?» et leurs doigts écartaient, pour le voir passer, les rideaux.
Quelle roue crissait ainsi ? Toutes les quatre, chacune à son tour, ou l’une d’entre elles, seule, promue à ce rôle d’avertissement par le hasard? Elles étaient hautes, presque de taille humaine... Aucune d’elles ne s’accordait aux mouvements des autres. Latéralement, elles vacillaient de droite et de gauche, chacune pour soi, le bas tantôt s’écartant, tantôt penchant vers le centre, au point d’inquiéter les étrangers de passage, qui craignaient quelque rupture, comme on s’inquiète de la chute d’un homme pris de fatigue ou de vin.
Oblongue, la caisse était suspendue entre elles, sur des ressorts en forme de parenthèse ouverte, non fermée... Elle portait à ses quatre coins des colonnettes chantournées qui soutenaient un petit toit aux bords festonnés. Depuis longtemps, elle avait perdu tout vernis, et son noir était si mat qu’aucun reflet n’y jouait, même aux jours clairs. Certes, il eût été difficile de ne pas songer à un berceau, mais la trappe, visible à l’arrière, avec sa poignée de cuivre patiné, décourageait la comparaison, et de toute façon, à l’intérieur, on glissait une autre caisse dont le poids sans doute était la cause du grincement des roues, de leur allure divagante, du balancement maritime de l’équipage.
Quand siégeaient les conseillers municipaux, des élus de fraîche date ne manquaient pas, dès les premières sessions, d’inscrire à l’ordre du jour le remplacement du corbillard, dont la vétusté, d’après eux, et l’aspect ridicule provoquaient la moquerie des touristes. Il fallait, déclaraient-ils, le mettre à la retraite, qu’il avait bien méritée, le remplacer. Les anciens, soucieux de ne point paraître conservateurs, ne disaient trop rien ou approuvaient mais du bout des lèvres, car le coeur n’y était pas. La «vieille aragne» (ainsi surnommait-on le véhicule) avait porté les leurs entre ses pattes, et ils souhaitaient, sans l’avouer, qu’un jour elle les portât, eux aussi, jusqu’au cimetière, comme si son ventre était le ventre même du village, où s’établissait, malgré les disputes, une fondamentale parenté. Le corbillard continuait donc de vivre et de parler.
Depuis longtemps (que ces mots reviennent sous la plume !) le même cheval le tirait. A sa naissance baptisé du nom délicat de Pompon, il avait reçu, dès lors que mission lui fut confiée de mouvoir les quatre roues, une autre appellation. Pour honorer ses voyageurs, on le nomma Bouquet, et dommage qu’il ne fût pas une jument, autrement ç’eût été Couronne. L’animal était d’excellent caractère, sérieux et trapu, de bonne race, un peu panard, mais avec une hérédité de labours dans les paturons. Il ne faisait rien d’autre qu’attendre les morts, tout nourri et brossé aux frais de la commune. Jamais on ne le vit renâcler, même aux pires froids D’ailleurs Rousset, le conducteur, avait façon de lui dire «Allons, Bouquet », qui tenait de la confidence. Il n’en fallait pas davantage pour que Bouquet d’un pas égal se mît en marche, traînant le char, toujours vers le même endroit.

Ce fut pourtant de lui que vint le changement — ou plutôt d’un excès de l’hiver, dont il fut la victime.
Chaque année le froid est neuf, alors que les chevaux et les hommes se font vieux. La neige attendait, tapie dans le ciel gris, au-dessus des toits, et plus d’une femme disait : « Elle n’est pas loin, je la sens dans mes os. » Elle tomba la nuit. Tous la virent au petit jour, en se réveillant. Comme libéré de son poids, le ciel était bleu. Il gelait. La neige se formait en dalle.
Marcher dans les rues se révéla difficile, car le village, des premières maisons du bas à l’église du haut, n’est que pente roide. Quand le verglas s’installe, on ne la monte ou descend qu’au risque de glisser et seuls les écoliers, à l’entrée ou à la sortie des classes, se divertissent aux culbutes. Certes, le maire fait jeter du sable sur la chaussée, afin que les pieds et les roues se retiennent à des aspérités, mais cela ne suffit pas toujours et ne constitue qu’une illusoire sécurité, trompeuse même, et Bouquet le montra par sa chute, lui qui pourtant n’avait jamais trébuché.
Les efforts de ce gros corps pour se relever ressemblaient à une crise d’épilepsie. C’était pitié de voir un animal si sage frappé comme du haut mal, écumant des naseaux, les yeux exorbités, son haleine dans le froid l’entourant de vapeur. Peu de gens, ce jour-là. avaient eu le courage de suivre la voiture. beaucoup gardaient la chambre, un bol de tisane brûlante contre le rhume à portée de la main. Les présents, engoncés dans leurs pardessus, que pouvaient-ils faire ? Entre les brancards, effondré, Bouquet lançait rageusement ses pattes en tous sens. Lui porter assistance, ç’eût été courir le risque de recevoir un coup de sabot ou de chuter soi-même. Tous firent donc cercle autour de Bouquet et du char, jusqu’au moment où l’animal, qu’on avait pu libérer des courroies, renonça à la lutte, se coucha sur le flanc, désespéré.

Simon le garagiste arriva bientôt avec la dépanneuse dont la grue servait à extraire les véhicules accidentés ou tombés dans le fossé. Les pneumatiques en étaient armés de clous qui lui donnaient prise sur la glace. On passa deux chaînes dans les anneaux d’attelle et du porte-brancard, puis on les réunit dans le crochet qui pendait à l’extrémité de la grue. Simon mit la machine en marche. Surpris de ne plus peser de tout son poids sur le sol, Bouquet eut encore quelques mouvements convulsifs, mais il s’élevait lentement, comme une grosse bouée de chair et d’os. Puis la grue le redescendit avec précaution, le reposa d’aplomb sur ses quatre pattes. Alors, on s’aperçut que l’une d’elles était brisée, et qu’il faudrait bientôt, dès que les routes seraient praticables, le conduire au bourg, à l’abattoir. Il avait fait son temps.

Après l’accident, sitôt la première mort. chacun sut que le nouveau cheval ne donnerait guère satisfaction. La tâche n’est pas si facile, pour aisée qu’elle paraisse. Certes, elle veut de l’expérience, mais plus encore du talent, et ces deux qualités Bouquet les possédait; son successeur, non. Passe pour la première : elle s’acquiert, à la longue, du moins peut-on l’espérer. Le talent, voilà bien autre chose. L’important, grommelaient les anciens, ceux dont les jambes avaient cent fois grimpé derrière les convois, n’est pas de tirer le char tout bêtement, mais de savoir le tirer, nous voulons dire sans à-coups ni arrêts, continûment, d’un pas égal au long de la côte. Bouquet s’y entendait. Du bas jusqu’à l’église et jusqu’au cimetière qui l’entoure, son allure ne se modifiait pas, elle demeurait constante, les quatre fortes pattes se posant l’une après l’autre sur un rythme pareil à celui des gens qui suivaient le corps des défunts. Ce rythme, reconnaissable entre mille, accordait à ceux-là une certitude de vigueur, en contradiction avec la fragilité de l’existence, et d’autres y entendaient comme le bruit solennel des grands tambours qui se joindraient aux trompettes, le jour du Jugement. Bouquet ne transportait pas les morts vers leur trou, il leur tenait compagnie jusqu’au seuil de la paix, ses sabots frappant si gravement à la porte de l’Eternité qu’on ne pouvait douter d’en voir s’ouvrir les vantaux. Il atténuait ainsi le chagrin des familles et suggérait aux vivants que le char funèbre était une charrue à labourer le temps, sa marche droite y traçant un droit sillon, d’où viendraient des récoltes. Nos campagnes retrouvaient en lui les animaux psychopom-pes des plus anciennes religions, toujours prêtes à se réveiller dans les brumes automnales et les feux d’herbe de l’inconscience.

Que se passait-il donc avec le nouveau ? Rien qui fût comparable.
Enervé peut-être par le grincement des roues, impatienté par l’allure retenue qu’on lui imposait, trop jeune et sans savoir, il variait sa marche, s’arrêtait tout soudain en pleine côte, indifférent aux objurgations, et d’un coup repartait, mais au petit trot. entraînant la vieille aragne dans une course hors de ses moyens. Les montants du toit semblaient alors mâts de navire en mauvais océan, tandis que les défunts, dans leur caisse, étaient secoués comme châtaignes sur poêle. Bref, il livrait la mort à l’agitation, aux cahots et saccades contraires à la sérénité des fins dernières.
Le village, comme la plupart, était habité surtout par des personnes d’âge, puisque les jeunes désormais préfèrent les villes et leurs spectacles, les cités où l’on danse quand on veut et pas seulement pendant les foires. Or, la côte étant rude, les anciens ne la gravissent qu’avec lenteur, d’un mouvement qui pas trop ne réveille les rhumatismes ou n’irrite les arthrites. Les accélérations du nouveau cheval, pour ces raisons, créaient souvent un espace entre la voiture et ceux qui la suivaient. Ce vide soudain, entre les vivants et leurs défunts, ne pouvait s’admettre. Il suggérait trop l’oubli, les tombes défleuries, les couronnes aux perles perdues. Force était alors de presser le pas, de courir presque, pour rejoindre le char. Le village ne voulait ni s’essouffler, ni laisser les morts parvenir à l’église dans l’abandon et la solitude.

Des incidents pénibles résultaient de l’inconduite du successeur. Une veuve , qui avait juré de suivre son époux dans la tombe, tant elle n’avait plus de goût à vivre désormais, dut s’arrêter en cours de route, afin de ne point étouffer, disait-elle, et chacun la comprit. Le curé, brave homme que la chasteté rendait obèse, du moins l’affirmait-il, et qui se tenait, comme il se doit, en tête du convoi, se vit à tel point talonné par le char qu’il lui fallut le laisser passer, au mépris des préséances qui donnent à l’homme, surtout s’il est ecclésiastique, le pas sur l’animal, dont on ne sait encore s’il possède une âme. Seuls les enfants de chœur, espèce toujours encline à l’hérésie, prenaient plaisir aux impudences du cheval, y trouvant prétexte pour courir et sautiller d’un pied sur l’autre, transformés, par l’envol autour d’eux de la robe et du surplis, en ballerines de casino.
Le prêtre, à l’instigation de ses ouailles décida de passer à l’offensive. Il exigea de participer au prochain conseil municipal, pour y parler, selon ses propres termes, «d’une affaire grave concernant la Foi ». Elle concernait, chacun
s’y attendait, le cheval et le corbillard.
On éprouva de l’agrément à son discours, où se mariaient le plaisant et le sévère, le temporel et le Sacré. Ce gros homme cachait en lui des trésors d’esprit: les morts et les affligés, d’après lui, étaient traités cavalièrement, — et des joyaux de culture : le nouveau quadrupède fut comparé aux quatre chevaux de l’Apocalypse, lesquels n’annoncent rien de bon, c’est le moins qu’on en puisse dire. La cause du cheval était perdue, nul ne songeait à prendre sa défense, mais il n’en allait pas de même pour le char, qui gardait toujours des fidèles.
Devinant ces résistances, le prêtre se fit pathétique: «Mes frères, pleurerez-vous sur un corbillard, quand notre Divin Sauveur, par ses souffrances, est le premier à mériter vos larmes ? Songez plutôt à la côte du Calvaire ! Pensez au Golgotha ! Qui sait si la Croix ne fut point faite du bois d’un char funèbre... Tout ici-bas, hélas, doit mourir, les corbillards comme les hommes !» Se souvenant enfin d’un de ses confrères, illustre prédicateur lui aussi, il lui emprunta sa péroraison : «Le corbillard se meurt, le corbillard est mort ! »
Il le fut, en effet, bientôt. Simon le garagiste avait en réserve, dans son atelier, un fourgon automobile; il le proposa. L’offre parut sérieuse aux messieurs du Conseil. Ils allèrent en corps examiner le véhicule, certains même le mirent à l’épreuve. Les essais donnèrent satisfaction complète : le fourgon gravissait la côte en première, sans foucades ni caprices, à vitesse d’homme. On en décida l’achat et l’aménagement, à une forte majorité. Il fut repeint de neuf, tout en noir, même les pare-chocs, couleur du deuil en nos régions, mais des filets blancs le décorèrent de nervures élégantes, et sur les côtés la tôle reçut les trois majuscules rassurantes du Requiescat in pace, R.I.P.
Rip, d’ailleurs, devint son surnom. On parla de Rip comme hier de la vieille aragne, et Rip, convenons-en, faisait plus gai, car c’était le titre d’une ancienne opérette à succès, dont beaucoup fredonnaient encore les airs. A l’intérieur, on disposa deux bancs, pour que les proches parents des défunts pussent, à leur gré, cacher leurs larmes aux yeux de tous et gravir la pente sans ajouter de fatigue physique à leur épuisement sentimental. Quatre plumets de nylon, disposés aux quatre coins, parachevaient l’enjolivement.
Longtemps meneur de la voiture à cheval, Rousset obtint son permis de conduire les poids lourds,et devenu chauffeur, il eut droit à un uniforme de drap noir, avec casquette à visière du plus beau jais. Par un curieux retour du passé, le surnom du précédent corbillard lui fut attribué. Tiens, voici la vieille aragne, s’exclamait-on, quand il entrait, après un enterrement, au Café de l’Espérance. De vrai, c’était moins plaisanterie que définition, car Rousset avait la jambe maigre et longue, les bras de même caractère, quelque chose d’arachnéen dans les gestes, que le costume funèbre accentuait. Loin de le distraire, l’héritage du sobriquet lui causa de la peine, et certains assurent qu’il fut ainsi condamné à demeurer célibataire, les garces du pays prétendant qu’il sentait le cadavre. Il en résulta pour lui — rien ne la pouvait dissiper, pas même l’alcool — une désolante mélancolie.

Le village n’en éprouvait-il pas ? Des confidences permettent de le croire. Hier, du temps de Bouquet et du char, au moins pendant la belle saison, chacun entendait le bruit des roues et même celui des sabots, et c’était la vie. Elle passait déguisée en mort, mais personne n’était dupe de son masque. Au grincement l’été empruntait sa dimension. L’ampleur des campagnes se mesurait à cette cigale parmi les cigales, à ce martèlement de sabots pareil au battage du blé sur les aires. Maintenant, comment s’y reconnaître? Le roulement du fourgon se mêle à celui des automobiles qui montent vers l’église. Le ronflement de son moteur se confond avec celui des autres moteurs. Hier, à l’encontre de ce que profèrent les moines de certains monastères, le bruit du corbillard semblait dire à tous : « Frères, souvenez-vous qu’il faut vivre » — et vivre comme vit la terre, pour qui la mort n’est, au fond, que simulacre.
Sur la place de l’église, les gens regardaient toujours les collines, les champs, les forêts, les routes, les rivières, l’ample cercle que l’on dominait de là-haut, mais le cercle ne tournait plus autour d’eux, la grande roue restait immobile, à croire qu’elle n’avait plus d’axe autour duquel se mouvoir. Le village avait perdu son essieu, dont naguère on pouvait entendre le craquement, comme on entend les insectes travailler dans le bois des vieilles poutres, y creuser les galeries de leurs cités secrètes.
Maintenant, en toutes saisons, la mort était silencieuse. Elle avançait sans faire de bruit. Et seules les chauves-souris, dans les greniers et les granges, à la nuit, crissent, comme hier le moyeu.


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