Max-Pol Fouchet LE FEU LA FLAMME



LE FEU LA FLAMME

Max-Pol FOUCHET


Le feu la flamme

J
e les vois liés
comme branche à feuille
la rive et la rivière
le cours et le détour
la droite et le méandre

Le feu la flamme

l’homme et la femme
l’os et la chair

Tout être est théâtre
Y jouent les deux acteurs
unis par un seul destin
disparaître renaître
tout âtre est un être

Le feu la flamme

Serais-je
si tu n’étais flamme ?
Serais-je flamme
sans l’absolu du feu?


A l’abstrait de l’un
Il faut ces langues parleuses
ce langage de dards et de lances
ces lascives ces lécheuses
ces pointes dressées par l’ardeur
ces rampantes sur le lit des chaumes
rougissant les visages les choses

Le feu la flamme

Verrons-nous plus de caresses
sur le corps de l’aimée
que sur celui du feu
plus d’embrassements
de morsures

Tenez-moi la main lieux verts
nous irons tous au bûcher

                  Vous le savez
                           vous l’avez été
                                    vous le serez
                                             vous l’êtes
                                                                                le feu la flamme.


Dans mon enfance par le village
j’appris que le feu n’était pas un mot
mais vérité comme l’abreuvoir
au sein du jour brûlait le feu
dans l’antre noir de la forge
un feu frappé sur l’enclume
les chevaux de labour attendaient
graves parmi les étincelles
que fût prêt le fer des sabots
l’odeur de la corne brûlée
est inoubliable à mes narines
égale à l’encens des dimanches

quand s’endormait ce feu
la braise à l’image du crépuscule
alors s’allumait l’autre
que l’on voyait par le soupirail
un homme torse nu mettait au four
des corps de pâte crue

alors je tremblais
Le feu je l’entendais le jour
dans le passage des chevaux
sur les chemins de pierre
celui de la nuit devenait pain
nous y écrasions le fromage
du goûter après l’école

Alors venait la certitude

l’un et l’autre
s’éteindraient-ils au hameau
il y aurait pour les rallumer
la courte flamme sur l’autel
au pied d’une croix porteuse
d’homme
nous étions le cheval le pain
le feu la flamme

et nous oubliions
la visite au cimetière
avec les parents en deuil
les fleurs décomposées
les lichens noirs
sur les dalles


Nul chasseur jamais
ne suivit de tels layons
comme nos regards en ces feux
où pâlissaient les érables

jamais ne bondit le lièvre
comme ces meutes de flammes
dans les flambées d’automne
jamais ne retentirent les fusils
dans le lointain des pâtis
comme détonait la bûche
Dans la saison des feux
s’ouvre la maison de flammes
toute solitude s’apaise
le froid s’éteint

nous sommes.


Feu.
C’est le dernier mot
qu’ils entendent devant le mur
les yeux fixes les mains cassées
ceux qui vont s’écrouler
coupables d’avoir dérobé le feu
pour le donner à d’autres aux sans feu ni lieu


le dernier mot qu’ils entendent
dans la nuit répétée des dos de Mayo
la petite aube des vindictes
le jour du droit des plus forts
et les bourreaux qui le crient
ignorent qu’il est mot d’amour
adressé aux compagnons du feu
le synonyme de la liberté
l’antonyme de mort.

 


Quel géomètre jamais
lança sur des gouffres
passerelles plus vives

quel architecte créa
flèches plus aiguës
plus hauts gâbles

quel bâtisseur édifia
sur de plus sonores caves
des salles plus ornées

quel ordonnateur imagina
telles cérémonies d’oriflammes
telle suite de ballets purs

quel alchimiste jamais
en plus d’or et de gemmes
convertit la matière simple

flamme quel amant cisela
plus de rubis de topaze de lapis
d’émeraudes d’héliodores?

nul verbe ne t’apprit mieux
homme la richesse de l’élémentaire
les élans recommencés

Vois le feu seul capable
de faire danser
les murs.

Le feu la flamme

 


Il faut une bien courte vue
                  pour vous opposer à l’eau

Contre la roche de l’air
                vous déferlez
le vide est la plage
                que vous ourlez
vous êtes sur de plus vastes rives
                les remous de l’écume
comme la mer vous possédez
                la science des calmes
                le savoir des tempêtes

celui qui vous sépare et vous désunit
                est médiocre aventurier de l’âme
Toute flamme est lame
                tout bûcher est marée
le moindre feu prend le vent
                 comme le voilier en partance
celui qui vous disjoint
                  disjoint aussi soleil et lune
                   le ciel et la terre
                   l’envers l’endroit
                   l’homme la femme
                   la mort la vie
celui-là laissons-le
                   à ses grimoires de fumée
                   à ses flots de cendre
                   à ses brûlis de sel
Allumons sur les promontoires le feu
                   qui protège des naufrages aux récifs
Les vagues brûlent
                    l’ignorez-vous
et l’eau, dit le poète Novalis,
                    est une flamme mouillée.
                    Feu
                         feuer
                                fire
                                    fuoco
                                            fuego
                                                     le même souffle
                                                     à l’orée du même mot
                                                     la même flamme

 


Gothique est la flamme
La braise nef romane
à l’école du feu apprenons
l’art de se consumer soi-même
pour échapper à la nuit
ces flammes il les fallait porter
pour savoir ce qu’on nomme amour
et dire avec un pauvre d’Ombrie
que l’amour sans laisser de cendre
nous tient en feu

Regarder les travaux de la flamme
c’est voir œuvrer le temps
le vent emporte les scories
alluvions des déserts
le jour où le feu naquit
nous sûmes que la lumière était possible
et permis le rêve d’une flamme inépuisable.

Reprenons la piste
les nomades sont passés
d’autres arrivent
au campement délaissé
des braises encore luisent
nous y puiserons notre feu
que demain nous abandonnerons
à de nouveaux migrateurs
nos frères de l’étendue

Nous irons tous au bûcher
où les contraires deviennent
la source unique

la flamme le feu

                                             Max-Pol FOUCHET


1. Datant de 1975, le poème Le feu la flamme est reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Actes Sud . Il figure dans Demeure le secret et autres poèmes publié en avril 1985 par Hubert Nyssen, éditeur.

 


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