Max-Pol Fouchet ENTRETIEN AVEC MAX-POL FOUCHET (1977)



ENTRETIEN AVEC MAX-POL FOUCHET (1977)

En notre fin de siècle, nous pensions que la poésie battait de l’aile comme la pauvre mouette engluée de l’or noir des pétroliers. L’un de ses plus fervents défenseurs, le poète Max-Pol Fouchet, nous a heureusement détrompés : la poésie est et demeure partout pour qui veut la voir, l’entendre ou l’écrire. Le nombre de ses fidèles reste constant… Et c’est bien en faisant connaissance avec le poète, en l’écoutant parler, que l’on comprend mieux cette muse, que l’on apprend à mieux l’aimer.

Françoise VERGNAUD. Aujourd’hui, quel est le sort de la poésie ?
Max-Pol FOUCHET. J’ai l’impression qu’il ne faut pas dire « aujourd’hui ». En France, la poésie a toujours été réservée à quelques uns, sauf à de très rares époques où il y a eu rencontre entre elle et un très large public. Baudelaire, au siècle dernier, se plaignait de ce pays qui est pour lui antipoétique et qui n’aime pas la poésie !

F. V.
D’où nous vient ce blocage ?
M-P F. D’un fait précis, qui est celui de la langue française… Langue admirable mais, avant tout, tournée vers la clarté, la précision, la définition. Le mot français est comme serti en lui-même. Il ne répand pas autour de lui de zones d’ombre. Il est pour la logique, pour le raisonnement. De ce fait, la langue française oppose à la poésie une sorte de résistance… Parce que le poète, le vrai, le grand, descend en lui-même, cherche la résolution d’une énigme, son énigme, le mystère de l’homme. Il se met dans les zones ténébreuses de l’inconscience. Quand, de retour de son voyage intérieur, il veut exprimer ce qui lui est apparu, il se heurte aux difficultés du langage…

F. V.
Voulez-vous dire qu’il se heurte à la logique, à la clarté des mots ?
M-P F. Oui… il voudrait bien garder le mystère entrevu, les ombres, la pénombre et il doit les exprimer avec une langue très claire. Il y a une sorte de contradiction interne entre la langue française et la poésie française.

F. V.
Comment le poète résout-il ce problème ?
M-P F. A travers les siècles, les poètes l’ont résolu de deux façons. Gênés par la langue de tous les jours, la langue claire, compréhensible, ils créent une langue à l’intérieur de celle-là… Voici pour la première solution… Elle apparaît déjà au Moyen-âge avec le « claus trobar » des troubadours et des trouvères, c’est-à-dire, le « parle clos » compris d’eux seuls et des cours seigneuriales très éduquées. Même création du langage pendant la pléiade… Voyez-vous, par la contorsion linguistique ou grammaticale, le poète parvient à créer cette obscurité dont nous parlions.

F. V.
Donnez-vous un exemple de ce langage poétique caché à l’intérieur de notre langue ?
M-P F. Gérard de Nerval dans un de ses plus beaux poèmes « El Desdichado » adopte la langue des alchimistes. Il les a beaucoup étudiés… Alors, bien sûr, on peut se borner à la musique des vers, découvrir dans le premier quatrain je ne sais quelle confidence d’amoureux… « Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé… Le prince d’Aquitaine à la tour abolie », etc… En fait, il s’agit d’un langage d’alchimie pur : le ténébreux, le veuf, l’inconsolé, c’est le plomb qui est malade et qui, autrefois, avant la maladie des métaux, était or. Le prince d’Aquitaine, eh bien, c’est parce qu’à cette époque, on trouvait le plomb en Aquitaine. Et je peux, ainsi, vous décrypter tout le poème…

F. V. Pourtant d’autres poètes, parmi les plus grands, n’ont pas toujours employé le langage, presque codé, qui contribue à les séparer davantage du peuple. Ceux-là, au contraire, n’ont-ils pas cherché à se faire entendre de tout le monde ?
M-P F. Alors, nous arrivons à la seconde solution qui est d’adopter quasiment le langage de la rue. Villon, c’est vrai, est le contraire du « Claus trobar » des trouvères. Au siècle suivant, Malherbe demande que « l’on parle comme les crocheteurs du Port au Foin », les dockers de l’époque. Brûlons les étapes : au 19e, Hugo dit qu’il « faut mettre un bonnet rouge aux mots du dictionnaire. » ! De nos jours, il y a Prévert… Eluard et Aragon aussi. Mais, le poète français recherche toujours un langage qui convient à l’expression poétique, c’est-à-dire qui garde le maximum de mystère. Et celui qui construit une langue à l’intérieur de celle de la rue peut encore se couper des gens : « C’est trop difficile, disent-ils, je ne comprends pas ! » La raison de ce divorce entre une large partie de la nation française et de ses poètes vient de la langue employée par les poètes : que faire contre cela ? Car, tout de même, de l’une ou de l’autre façon, ceux qui ont créé un langage à l’intérieur du langage sont parmi les plus grands !

F. V.
Donc, même pour aborder une poésie relativement claire, le lecteur doit faire un petit effort d’attention pour s’ouvrir, peu à peu, au mystère du poème ? Mais qui fait cet effort ?
M-P F. Evidemment une minorité. Le poète n’est pas politicien, ni chanteur de charme. Mais je ne suis pas pessimiste et je ne pense pas qu’aujourd’hui la poésie soit moins lue, moins écoutée que dans les autres siècles.

F. V.
Pensez-vous qu’il y a autant de poètes du dimanche qu’autrefois ou qu’une émission de poésie diffusée à la radio ou à la télé soit aussi écoutée ou regardée qu’une émission de variétés ?
M-P F. Il ne se passe pas une semaine sans que je reçoive, pour le moins, trois ou quatre manuscrits de poésie. Bonne ou mauvaise, le problème n’est pas là ! Ces manuscrits viennent de partout. J’ai sans cesse la preuve que l’on peut conduire les gens vers la poésie et je vous parle en homme qui, non seulement est poète, mais qui a lutté et lutte pour la poésie ! J’ai des exemples bouleversants qui montrent que les mass média peuvent amener les gens à la poésie comme à toutes les expressions de l’art ! Après 1968, RTL m’avait demandé de faire, tous les jours, une émission d’une heure qui serait un peu le journal d’un poète et écrivain passionné de musique, également amateur de la très bonne chanson. L’émission passait entre 20h30 et 21h30 – au moment où la télévision attire le plus de spectateurs : eh bien, les résultats ont été fantastiques ! Une publicité disait même : « la seule émission qui fasse concurrence à la télévision ! ». La poésie, voyez-vous, c’est la vie. Ce n’est pas seulement un texte. Elle dépasse le poème, c’est un sentiment devant tout ce qui existe. Dommage qu’il y ait à la télévision – elle peut être exécrable comme, parfois, merveilleuse – une sorte de ghetto horaire pour les émissions culturelles. Sinon, je vous certifie que les gens y seraient plus sensibles et sensibilisés !

F. V.
Tout à l’heure, vous disiez qu’à de très rares époques, il y a eu fusion spontanée entre la poésie et une très large partie de la nation. Pourquoi et quelles sont ces époques ?
M-P F. Pourquoi ? Parce que la poésie peut devenir une arme. Un sonnet de Mallarmé ne joue pas, évidemment, le même rôle ! Mais il faut les deux poésies, dont celle plus accessible à tous, qui soit une poésie de combat, d’amour, de révolte. Et cette poésie-là conduira le lecteur à la plus secrète… J’aime et j’admire la poésie de Prévert : ses poèmes sont toujours des best-sellers ! Pourquoi ? Parce qu’il exprime la révolte et des choses de ce genre. On l’achète d’abord pour cela et peut être moins parce qu’il s’agit de poésie.

F. V.
Ainsi, de l’engagement du poète, lors d’événements sociaux ou historiques, peut naître cette étonnante adhésion du public à la poésie ?
M-P F. J’ai vécu une de ces périodes, pendant l’occupation. Je dirigeais la revue « Fontaine ». Elle a été la plus grande revue française de poésie durant onze ans. Sous l’occupation, elle tirait à plus de 10.000 exemplaires. Elle aurait tiré bien plus si l’on avait eu du papier… denrée rare à l’époque ! Après la libération, elle a tiré jusqu’à 18.000 exemplaires ! Aujourd’hui une revue de poésie ne dépasse pas les 10.000 si, toutefois, elle parvient à dépasser les 5.000 ! Alors, pourquoi la revue « Fontaine » qui n’était pas une revue facile ? Parce que les poètes, grâce à cette obscurité de la poésie, pouvaient exprimer des messages contre l’occupant !

F. V.
Messages que, soudain, les gens faisaient l’effort de décrypter ?
M-P F. Oui ! Et ils comprenaient ! Ils cherchaient dans le poème, j’allais dire des mots d’ordre ce qui est un peu exagéré, mais enfin des raisons d’espérer, de se battre ! L’anecdote suivante va nous éclairer : j’ai publié, en pleine occupation, le poème « Liberté » de Paul Eluard. La revue Fontaine paraissait à Alger où je me trouvais avant de partir pour Londres. Je viens en mission à Paris. Je vais voir Paul Eluard, mon ami. Il venait d’écrire ce poème, il me le montre. Je le lis. « Sur mon pupitre et sur les arbres, j’écris ton nom, sur… » et vous le savez sans doute, il se termine par « Je suis né pour te connaître, pour te nommer, Liberté ! ». Je dis à Eluard : « Tu viens d’écrire, là, le poème de la résistance, je vais le publier dans Fontaine ! » Mais, me répond-il, ça ne va pas mieux, non ? Tu vas te faire coffrer, la revue va être interdite ! » Je tenais à risquer le coup : de toutes les façons, j’étais déjà menacé… Je préfère sauter sur une belle mine, une grosse mine, plutôt que de disparaître comme ça… Et je repars à Alger avec le manuscrit. J’arrive, avec tous les textes à publier, dont celui-là, devant un Français, un Allemand, un Italien. J’avais bien monté mon coup : à deux heures de l’après-midi, en été, il fait vraiment très chaud à Alger ! Le censeur français s’efforçait de supporter la chaleur, mais elle avait déjà abruti le censeur allemand. Quant à l’Italien, une sorte de… dandy, il préférait occuper son temps à se polir les ongles ! Et le censeur français commence à lire le poème… sur ceci et sur cela, etc. Soudain il s’écrie : « Vraiment vous les poètes, vous vous répétez, vous n’avez pas beaucoup d’imagination ! Encore un poème d’amour d’un type qui veut écrire le nom de sa bien-aimée… C’est bien un poème d’amour, non ? » Je lui réponds que oui : je ne mentais pas ! Sans aller, bien entendu, jusqu’au bout du poème, l’air écœuré, il appose le tampon de la censure… Et le poème paraît en éditorial et les gens se sont arraché la revue ! Ensuite les choses ont mal tourné. Les numéros sont allés à la censure de Vichy. Le ministre de l’information, lui, aimait la poésie, et il a été jusqu’au bout du poème. Il m’a fait déporter dans le Sud Algérien. Mais le poème avait paru. Les gens l’avaient lu. Vous voyez bien que la poésie sert à quelque chose, vous comprenez mieux combien elle peut être importante !

F. V. En des temps plus paisibles, comment le simple amateur de poésie doit-il aborder un poème dont le sens n’est peut-être pas évident ?
M-P F. Pourquoi la poésie devrait-elle être comprise tout de suite ? C’est comme pour la peinture, la musique : il faut l’apprendre et, pour cela, entrer dans un ordre de création. Le poème n’est pas toujours évident ; mais soudain, c’est un vers, une phrase fulgurante qui vous clouent… La poésie joue le langage d’évidences. Vouloir comprendre pourquoi, je crains que cela ne soit une entreprise hasardeuse, vaine et qui, parfois, fiche par terre le poème !

F. V. Même pour l’amateur sensible et sensibilisé, la poésie de ces dix dernières années peut sembler très hermétique. Qu’en pensez-vous ?
Oui, c’est vrai, elle est difficile. Mais prenez votre temps. Lisez-la sans chercher à lui donner un sens intelligible. Laissez-vous prendre par l’incantation, la magie des mots, du verbe. Peu à peu, le sens en sortira… Comme pour un tableau abstrait, quand vous laissez prendre aux couleurs, aux rythmes : après, c’est en soi-même que naît le sens du tableau.

F. V. Existe-t-il une recette pour devenir poète ?
M-P F. Il n’y en a pas. La poésie a le pouvoir, elle fait ce qu’elle veut. Appelez-là « muse inspiratrice » si vous y tenez… Mais elle s’appelle l’amour, la révolte, la haine, la justice…

F. V.
Le poète qui sent et perçoit tant de choses est-il également doué de préscience, est-il vraiment médium ?
M-P F. Oh, à qui le dites-vous !... Permettez-moi de vous raconter une histoire très significative, mais très grave, qui m’est arrivée. En 1941, à Alger, je me mets à écrire toute une série de poèmes dont le thème constant était la mer, l’amour et la mort. Ils ont été publiés depuis au « Mercure de France » dans le recueil « Demeure le secret. » Donc ce thème revenait sans cesse, je ne comprenais pas pourquoi, ça devenait hallucinant ! Et la même année, j’écris encore un poème où je décris la mort de celle qui est alors ma femme, Jeanne… Croyez que je n’invente rien ! Je l’appelle et je lui dis : « Regarde, regarde ce que je viens d’écrire, ce que tu deviens, mon poème te fait mourir dans un naufrage ; «  Elle n’a pas ri, elle sembla inquiète. Un ami qui était là, prit au même moment une photo de nous… Le visage de Jeanne reflète l’inquiétude, le mien est tourmenté, comme halluciné. Nous étions en août 1941. En janvier 1942, ma femme doit aller à Paris pour passer son agrégation. Elle s’embarque sur le bateau « Le Gouverneur-Général-Lamoricière ». Je l’accompagne jusqu’au quai. Ce jour-là, je me sentais bizarre, ailleurs… Du quai, je lui fais un dernier signe d’adieu. Le bateau commence à quitter le quai ; sur sa poupe, je vois son nom. Alors, soudain, le mot « Lamoricière » se décompose devant mes yeux et devient « La mort ici erre »… Ah, si j’avais eu le pouvoir de rattraper le bateau, d’en faire descendre Jeanne ! Bien sûr, je me suis raisonné, je suis rentré chez moi en me disant que tout cela était l’influence des poèmes que j’avais écrits ! Dans la nuit, j’apprends que le bateau avait des avaries, qu’il essuyait une tempête au large des Baléares. J’essaie de me rassurer et mes amis s’y emploient. Curieusement, j’y parviens… et puis Jeanne était une très bonne nageuse. Pourtant, je commençais à comprendre la langue que j’avais écrite, qui m’avait été soufflée dans mon poème et dont j’avais entrevu la clé lorsque le nom du bateau s’était décomposé ! A six heures du matin on me prévient que le bateau venait de faire naufrage. Peu après, la liste des rescapés était affichée au bureau de la compagnie : j’ai refusé d’y aller, je savais que Jeanne était morte. En effet, elle avait été noyée, comme le poème m’en avait averti. Et l’événement m’avait traduit la langue étrangère de ce poème… Alors quand vous me parlez de la médiumnité du poète… On l’étudie aujourd’hui et je n’en suis qu’un petit exemple parmi les plus grands. Pour ma part, j’étais autrefois assez sceptique mais, depuis, oui, je crois à un certain pouvoir de la sensibilité poétique.

F. V.
Ardent défenseur de la poésie, mais encore des lettres et des arts, quand trouvez-vous le temps d’écrire des poèmes ?
M-P F. Je le trouve toujours parce que c’est ma vie. Et puis, je suis un homme qui ne dort que cinq heures par nuit. Cela me suffit parfaitement ! Au début de l’année prochaine, je publie au « Mercure » un nouveau recueil de mes poèmes. Mais figurez-vous qu’à soixante-trois ans j’ai découvert le roman. Le premier, « La rencontre de Santa Cruz » est paru chez Grasset il y a quelques mois. Un autre va suivre que je suis en train d’écrire. Il est d’une conception toute différente et j’ai en tête encore plusieurs romans !

F. V.
Peut-on vous demander, sans citer les vivants, quels sont vos poètes préférés ?
M-P F. Alors dans le désordre et je vais en oublier ! C’est selon les jours et l’humeur que l’on est plus proche d’un poète ou d’un autre. Je ne peux me passer de Saint-John Perse, d’Apollinaire, de Gérard de Nerval. Et le père Hugo et Mallarmé, Pierre-Jean Jouve, Baudelaire…. Prévert, j’en oublie sur cette liste ; mais lui Prévert, je ne veux pas l’oublier !

F. V.
Quel est celui que vous relisez le plus ?
M-P F. Ah, c’est Baudelaire ! Pour la beauté de sa poésie, mais aussi parce qu’il y a chez lui un dialogue déchirant entre le ciel et la terre, entre la faute et l’innocence. Je crois que c’est cela qui m’attache le plus à lui, ce déchirement que je sens chez lui. Voyez-vous, j’ai l’air d’un bon gros vivant et, c’est vrai, je ne vais pas cacher que je suis sensible aux joies de l’existence… C’est comme cela que l’on me voit. Mais, en fait, je suis l’homme le plus inquiet, le plus déchiré qui soit. A la limite, c’est dans l’inquiétude que je parviens à trouver ma paix.

Françoise VERGNAUD.
La mort, sans cesse présente dans votre œuvre, n’est-elle pas un des grands sujets de cette inquiétude ?
Max-Pol FOUCHET. Oui, toute ma vie, j’en ai parlé : elle m’a enlevé des êtres qui m’étaient très chers. De par mon existence mouvement, je l’ai moi-même côtoyée de très près… Mais je n’ai pas peur, je crois la connaître, j’ai avec elle d’excellentes relations de voisinage. Si j’ai peur de quelque chose, c’est de la souffrance… Non pas par lâcheté mais parce que je ne voudrais pas que la souffrance fût telle qu’elle me fit détester la mort.

* in Marie France, octobre 1977, avec l'aimable autorisation du magazine.  


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