[ Max-Pol Fouchet vu par... ] - "LE PASSEUR DE RÊVES" par Guy Rouquet




"LE PASSEUR DE RÊVES" par Guy Rouquet

     Après avoir couru le monde pour s’assurer de la réalité et vérifier ses rêves à la façon de Nerval, après avoir lu tous les livres comme les buveurs illustres chers à Rabelais afin de les révéler au plus grand nombre, Max-Pol Fouchet avait choisi de se retirer à Vézelay. Son prestige était immense. La radio mais davantage encore la télévision lui avaient conféré une aura extraordinaire. Rien de ce qui est humain ne lui était étranger. Sa curiosité était gourmandise, et cette dernière de bon aloi, toujours généreuse et fraternelle. Partout il cherchait la révélation de l’homme, dans un monument comme dans une contrée lointaine, une chanson populaire comme une symphonie héroïque ou fantastique, un dessin primitif comme un sourire ou un temple sauvé des eaux. Pour lui, un visage était un paysage et un paysage un visage. Défricher l’un c’était déchiffrer l’autre. Ce n’est pas par hasard qu’il avait une affection particulière pour les grands voyageurs et les grands visionnaires, qu’ils soient profanes ou sacrés puisque, avec Teilhard de Chardin, il estimait que tout ce qui monte converge et, avec Rimbaud, l’homme aux semelles de sang (1), qu’il faut changer la vie.

     Changer la vie en devenant voleur de feu c’est-à-dire un aventurier de l’esprit que sa quête de l’absolu oblige à traverser les apparences. Car il n’est pas d’autre ambition ou vocation pour les dignes fils de Prométhée dont les âmes adolescentes voient des flammes dans l’eau et des fontaines au cœur des brasiers. C’est la transparence du verre d’eau qu’il faut peindre ou dépeindre. C’est Mozart qu’il faut rejoindre et susciter en soi. C’est Monsieur Linquiétude qu’il faut interroger sans cesse dans le silence et la solitude pour tenter de répondre aux questions essentielles reformulées par Paul Gauguin à la suite de Blaise Pascal : « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » (2)

     Une vie entière à se demander, à l’instar d’Apollinaire, comment faire pour être heureux comme un petit enfant candide et, au bout du voyage, être en mesure de mourir propre, sans reniement, dans la fidélité aux valeurs choisies par le jeune homme qui se mettait en marche tout brûlant du désir de devenir écrivain par amour des livres, de s’approcher le plus possible de l’homme et de conduire les autres vers le secret des œuvres, avec le souci permanent  de clarifier. Clarifier et non simplifier ou expliquer. Trop de maîtres sont détestables, qui affichent un « élitisme révoltant » et rabaissent la qualité de ce qu’ils veulent transmettre en considérant leur public comme incapable de comprendre un sujet difficile. Aussi Max-Pol Fouchet aspirait-il à devenir un professeur d’enthousiasme : il n’est pas d’œuvres, d’auteurs ou de sujets qui ne puissent être donnés à aimer. Mais la culture ne va pas de soi. Elle s’acquiert au fil des jours et ne donne ses fruits qu’avec retard, au terme d’un travail de longue haleine et d’une floraison de cheminements secrets. Et ce qui vaut pour soi vaut pour tous, y compris pour les plus déshérités, ce prolétariat que l’utopiste qui avait planté sa tente au pied de la montagne Hugo voyait comprendre Mallarmé après avoir été « libéré par le socialisme ». 

     Français, Max-Pol Fouchet l’était profondément. De sa terre natale il connaissait tous les mots qu’il coiffait volontiers du bonnet rouge quand il  n’en faisait pas des diamants. La langue française était sa patrie. En se mettant à son service avec le double souci de ne pas céder à l’approximation par l’emploi d’un vocabulaire par trop banal ou « basique » et à un excès de précision qui porterait atteinte à l’exercice même de la poésie, cette découverte imprécise de l’être le plus profond, il ne songeait qu’à résister au nom d’un idéal républicain qui faisait battre son cœur tricolore. D’amour et d’admiration comme de colère et d’indignation, en fonction des soubresauts de l’Histoire, combattant les avatars et métamorphoses de la Bête dont la tête coupée n’en finit jamais de repousser, ridiculisant les jérémiades des fidèles de saint Fric qui toujours collaborent avec la médiocrité ou célébrant la geste glorieuse d’Héraklès comme celle de ses successeurs, ces « sages lucides » venus du plus clair de l’aube  poursuivre « la guerre sainte » contre tous les monstres « qui ont leur repaire en nous ». Français, mais partisan et citoyen du monde.

     Terre des hommes, terre des arts… Pour le poète qui pratique sa discipline « à hauteur de conscience » il n’est point de frontière ni de spécialisation. Le mouvement de la vie est partout. Il fait tourbillonner les galaxies comme frissonner le brin d’herbe. Etre « marié à la poésie » c’est vivre avec cette vérité première, qui demeure en soi comme un passager clandestin, activant l’âme, soufflant sur les braises enfouies qui déjà l’éclairent et la guident alors qu’elle se croit prisonnière des ténèbres. Le poète ne fait jamais que reconnaître un immense territoire, celui des évidences secrètes. Chemin faisant, il fait le tour de l’homme.

     Qu’il fût à l’arrêt, dans son « île » de Vézelay ou dans sa maison-péniche de la rue de Bièvre, ou qu’il fît route vers les peuples nus ou les terres indiennes, Max-Pol Fouchet n’avait de cesse de répondre à tous les appels et de s’enrichir de rencontres, les unes fortuites, les autres recherchées, toutes désirées. Un livre lui était une bouteille à la mer, un vieillard une bibliothèque à inventorier, le visage d’un petit enfant la promesse d’un poème. Travailleur infatigable, se reposant d’une activité par une autre, il voulait être fort pour les autres, pour tous ceux que les aléas de l’existence parfois et, plus souvent, des préoccupations matérialistes  médiocres  tiennent éloignés de la beauté humaine, de la création artistique et de la connaissance véritable. Combien sont-ils à dormir leur vie, à la traverser en somnambules amnésiques, à mourir en voyageurs sans bagages? Mieux vaut recenser les étoiles du ciel. L’humaniste, au sens noble du terme, n’a pas d’états d’âme à avoir. Il se doit d’agir pour connaître et de connaître pour agir. Avec ou sans Dieu, ce sont les yeux et les cœurs de ses semblables qu’il cherche à rendre fertiles.

     Ils sont nombreux à être redevables à Max-Pol Fouchet de cette seconde naissance, la seule qui compte vraiment dans la mesure où l’essentiel se révèle quand tombent les masques et que s’écroulent les décors. Le poète n’est pas dupe de la comédie humaine et qui entend sa voix s’éveille enfin à la vraie vie. Le guetteur d’aurores était un merveilleux messager, le découvreur d’Amériques un conteur hors pair dont la parole chaleureuse se voulait tout à la fois invitation au voyage et incitation à l’accomplissement de son être singulier au bénéfice de la cité. Passeur de rêves, il s’adressait à tous mais chacun avait le sentiment d’être son confident préféré. Et c’était un immense bonheur que de l’entendre converser au-dessous du volcan avec Malcom Lowry ou de débattre avec Baudelaire de la musique qui creuse le ciel tout en évoquant, avec un enthousiasme non moins communicatif, l’aventure de la lumière des impressionnistes, les grands bancs de poissons nomades croisant au large de Nazaré et la métamorphose en  éléphants du dieu Shiva et de son épouse.

     En août 1980, Max-Pol Fouchet était un voyageur à l’ancre quand, venant du plus profond de la ligne de nuit, le mascaret qu’il aimait tant vint le chercher à Vézelay pour l’entraîner sur cet autre versant qu’il ne craignait pas. De la mort il s’était fait une amie puisque c’était d’elle qu’il tenait le secret de la vie. L’honnête homme qu’il était a dû remercier sa belle visiteuse de ne pas l’avoir oublié mais lui faire remarquer aussi que son empressement était excessif. Il n’était pas ce « mourant qui comptait plus de cent ans de vie » dont parle La Fontaine, et qui, se plaignant de n’avoir pas été averti, invoquait mille travaux à réaliser. Le départ était un peu précipité : après avoir tant donné aux autres, Max-Pol Fouchet voulait s’occuper davantage de lui c’est-à-dire s’adonner en priorité à l’écriture, avec le rêve pour fil d’Ariane et la poésie comme cheval de flèche. Ecrire était sa passion. Et tout au long de sa vie il ne cessa de s’y abandonner, avec joie et souffrance. Mais le plus souvent son œuvre fut imposée par les circonstances. Et même s’il en était fier, n’ayant jamais écrit un ouvrage ou répondu à une commande sans s’en éprendre, son imagination était bridée. Aussi considérait-il la fiction comme une terre pratiquement vierge où l’attendait une multitude de personnages. Plusieurs romans, récits et histoires étaient en gestation, et des poèmes bien sûr, toujours plus dépouillés, toujours plus denses et intenses. Mais le 22 août la mort frappa à la porte. Beethoven, le fidèle compagnon, se tenait sur le seuil. La Vème symphonie faisait chavirer le soleil. C’était l’heure. D’un pas décidé, répondant à l’ultime appel, l’amant de Liberté s’enfonça dans la nuit pour savoir et éclairer le ciel de son sourire.

1. Pour Max-Pol Fouchet, l’homme aux semelles de vent dont parle Verlaine est devenu l’homme aux semelles de sang en allant jusqu’au bout de lui-même, « sous le soleil d’acier » du Harrar. (Fontaines de mes jours, p 84/85).
2. Max-Pol Fouchet a emprunté à l’auteur d’Ancien Culte maorie les sous-titres de son livre Terres indiennes (Clairefontaine, Lausanne, 1955).