Max-Pol Fouchet vu par... "AU TEMPS DE FONTAINE…" par Jean Roire



"AU TEMPS DE FONTAINE…" par Jean Roire

     A Alger, par un très beau jour de l’été finissant de 1940, je revenais d’une démarche infructueuse auprès d’un commerçant : j’étais en quête d’un emploi. Avant la guerre, j’étais journaliste, mon métier. Pas question pour moi d’y recourir dans le temps de « Vichy-capitale » que nous abordions en cette fin d’été. Je venais d’être chassé d’un emploi administratif proposé aux démobilisés. Après Sedan, où ma compagnie était stationnée, et une retraite sans gloire, j’avais rejoint l’Algérie d’où ma femme était native ; elle s’y était repliée avec nos deux jeunes enfants, dans l’attente de sa nomination au lycée d’Alger où, comme en France, elle devait enseigner la philosophie. En fait de nomination, elle venait de recevoir de la préfecture d’Alger l’arrêté lui signifiant sa révocation immédiate, sans traitement. Communistes l’un et l’autres, nous étions évidemment honnis du pouvoir. Je mentionne notre particularité politique pour souligner par avance la noblesse et le courage, en ce temps, de l’homme Max-Pol Fouchet que j’allais découvrir ce jour-là et qui allait marquer ma vie.

     Dans le quartier des facultés, je m’arrêtai devant la devanture d’une librairie où, parmi des ouvrages d’avant-guerre, était placée bien en évidence une revue au titre pour moi inconnu, Fontaine ; c’était le numéro 10. J’en déchiffrai le sommaire. Un nom : Max-Pol Fouchet. Le titre de l’éditorial : « Nous ne sommes pas vaincus ». Je roulai des yeux ronds. Stupéfait, j’entrai dans la boutique où je fus accueilli par Edmond Charlot, l’éditeur-découvreur d’Albert Camus, de Jules Roy et de tant d’autres écrivains. Il me vendit ce jour-là mon premier Fontaine. Avec dans le regard un plaisir si évident que je compris que la revue possédait là un ami sans limite. Et il le resta en effet tout au long de ces années.

     Je me rendis aussitôt rue Lys du Pac, petite rue tortueuse sur les hauteurs de la ville. Je sonnai au 43 d’une petite maison située au flanc de la colline. Une jeune femme brune, belle, souriante et grave, me reçut. C’était Jeanne, Jeanne Ghirardi, professeur de lettres, la femme aimée et tragique de Max-Pol, qui, un an plus tard, disparut, noyée, dans le naufrage du Lamoricière au large des Baléares… J’entrai, fis trois pas, et pénétrai dans un petit bureau submergé de livres, - celui du cliché que j’ai devant moi, qui date de 1941. Accrochées au mur, l’affichette d’un sommaire de la revue et une photographie de Jeanne.

     Max-Pol ne m’attendait pas. Il était cependant heureux de me recevoir, voulait savoir qui j’étais. Nous parlâmes des heures. Nous avions des amis communs et, à coup sûr, des rêves à partager. Je lui dis d’où je venais, de « chez Charlot »… Ce fut là une de mes clés. Je l’interrogeai sur la revue, sur ses collaborateurs écrivains, ceux que je connaissais, auxquels j’étais étroitement liés parfois, tel Louis Aragon, d’autres amis, et  sur la vente même de la revue , « Avec de tels sommaires ! » disais-je. La diffusion était un sujet qui semblait assombrir Max-Pol. « Nous avons tiré à quatre cents exemplaires le dernier numéro » me confia-t-il. C’est alors que, dans la perspective d’aider Fontaine, j’offris de lui consacrer tout mon temps libre. « Accepteriez-vous que je sois, en quelque sorte, votre administrateur ? » Max-Pol éclata de rire : « Oui ! Oui, bien sûr. » Il sembla délivré d’un grand poids. Il appela sa mère à laquelle il me présenta aussitôt ès qualités. Puis survint une toute petite dame, d’un certain âge, qu’il nomma : « Voici Moizelle ». C’est ainsi qu’il appelait Mademoiselle Clémentine Fenech qui assurait depuis des mois, avec un dévouement sans borne, la « gérance » de Fontaine. « Monsieur Roire veut bien s’occuper à plein temps de l’administration de la revue. Qu’en pensez-vous ? » Moizelle acquiesça joyeusement. Et depuis cette rencontre, qui se termina tard, je vins chaque jour à Fontaine.

     Deux mois après, nous tirâmes le numéro 11 à deux mille exemplaires. L’aventure était permanente. Vichy nous menaçait. De Paris, Drieu lançait :  « Quand donc en finira-t-on avec cette revue cousue de fil rouge qui s’exprime à Alger ? » Tout était bon, contingentement ou blocage du papier, arrestation de collaborateurs, etc. La revue Esprit d’Emmanuel Mounier nous avait permis d’utiliser le réseau de ses libraires-distibuteurs, lequel répondit à nos offres de dépôt avec empressement. Fontaine trouvait un écho nouveau, amplifié, multiplié. Ce fut une victoire.

     Max-Pol sut se battre et nous entraîna tous avec sa force, sa vaillance, son charme, son talent, son affection sans défaut durant le temps de l’oppression. Je lui dois la chance d’avoir pu l’accompagner dans le combat commun pour la liberté de l’esprit.


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