Max-Pol Fouchet vu par... "LES VRAIES RICHESSES" par Edmond Charlot



"LES VRAIES RICHESSES" par Edmond Charlot

     Ce fut une période extraordinaire. Dans les années 30, Alger brassait les langues, les races, les cultures, les religions. La faculté des lettres était remarquable, avec de jeunes professeurs éminents, notamment en histoire, en latin, en littérature et civilisation hellènes… Nombre d’entre eux, spécialistes reconnus, ont écrit des ouvrages de référence comme Jacques Heurgon et Jean Hytier par exemple. Certains enseignèrent par la suite à la Sorbonne, occupant des chaires faisant autorité. On a un peu oublié cela aujourd’hui, et c’est fort dommage. Il faudrait lui rendre justice. Un passionnant travail de recherche est à entreprendre. L’apport de cette université ne s’est pas limité seulement aux étudiants algérois. Elle rayonnait sur toute la ville et bien au-delà, jusqu’à Paris même. Son vice-recteur, le professeur Marcel Schweitzer se plaisait à réunir des professeurs, des étudiants, des écrivains et des artistes. L’Espagne n’avait aucun secret pour lui. Son Guide bleu est un document des plus précieux. Grâce à des gens comme lui, nous étions moins coupés de la métropole. Ces réunions ou rencontres, parfois impromptues, vivifiaient les esprits…  Au lycée Bugeaud, il y avait Jean Grenier, le professeur de philosophie d’Albert Camus, qui fut aussi le mien. Chacun sait qu’il écrivait, et combien son livre Les Iles, publié aux éditions Gallimard, marqua profondément les jeunes gens que nous étions. Il était l’ami de Jean Paulhan, de Max Jacob, de Louis Guilloux… Nous lui devons dans une très large mesure notre passion pour la littérature. C’est à lui que je dois d’être devenu un homme du livre. En 1934, lors de son dernier cours, il demanda à chacun quelles étaient ses intentions. Quand vint mon tour, je lui répondis que j’aurais aimé devenir libraire, mais que je n’avais pas un sou. Il m’encouragea de façon décisive en me disant que le  problème pouvait être aisément résolu, qu’il suffisait de convaincre deux ou trois associés. Mieux, il évoqua la perspective de devenir éditeur, qu’il m’aiderait si je m’y décidais. Il tint parole. Il me confia le manuscrit de L’Envers et l’Endroit, le premier livre d’Albert Camus, qui sera publié en mai 1937 à trois cent cinquante exemplaires, constituant le deuxième volume de la collection « Méditerranéennes » inaugurée par les poèmes de René-Jean Clot L’Annonciation à la licorne. Le mois suivant, en juin, je publiai à cinq cent exemplaires Santa-Cruz et autres paysages. Dans Les Cahiers du Sud, Gabriel Audisio salua ce livre de Jean Grenier. La collection prit son envol, et la maison commença à jouir d’une certaine renommée. Modeste à dire vrai, mais des êtres que nous aimions ou admirions s’intéressaient à notre travail.

     Max-Pol Fouchet fut étroitement associé à cette aventure. Je l’avais rencontré chez des amis communs en 1935. Nous étions toute une bande, avec une passion commune pour la musique, la poésie, la peinture, le théâtre… Max-Pol était très attaché à Emmanuel Mounier. Il appartenait au groupe « Jeune France ». Il avait fondé la Fédération des Jeunesses socialistes d’Algérie. Ses premiers vers étaient inspirés de Jean Cocteau et d’Anne de Noailles. Il avait beaucoup de facilité,  s’amusant à des jeux de mots et à des rimes pittoresques. Il voulait que je publie Seins du paradis, mais le papier faisait défaut. Et puis ce n’était pas bon. Cependant, en juin 1937, j’ai édité ses premiers poèmes, toujours dans « Méditerranéennes », avec un portrait par Etienne Chevalier. Il s’agissait de Simples sans vertu. Max-Pol oubliera ces vers adolescents.

     Sous le titre de Mithra, Charles Autrand avait publié deux cahiers de poésie. Quand ce dernier fut mobilisé, puis prisonnier, Max-Pol Fouchet prit le relais. C’est ainsi que naquit Fontaine. Mais pour bien montrer la filiation entre les deux revues, il la fit débuter avec le numéro 3. Ce fut le début d’une aventure magnifique. Comme nous ne pouvions pas tout publier l’un et l’autre, nous nous entraidions. Rien de systématique en fait. C’était une question d’opportunité. Je publiais des textes qu’il avait remarqués, et lui, en fonction de ses possibilités techniques ou matérielles, procédait de même pour des poèmes que je n’étais pas en mesure d’éditer sur le moment. Les mois passant, l’idée de constituer chez moi une collection « Fontaine » dirigée par Max-Pol a pris corps. Le Livre de la pauvreté et de la mort de Rainer Maria Rilke en sera le premier titre, sorti en mai 1941. Durant toutes ces années, jusqu’en 1947, nous resterons très proches. J’ai d’ailleurs publié en 1944 La France au cœur, qui reprenait certains éditoriaux de la revue Fontaine, dont « Nous ne sommes pas vaincus » (1) que l’on considère comme le premier texte de la Résistance intellectuelle française.

     Nous travaillions tous beaucoup. Mais la passion nous animait. Durant les années 37-38, nombreux furent les réfugiés politiques qui vinrent s’installer à Alger, ajoutant au bouillonnement de la ville, qui devint un champ de foire politique. De septembre 39 à juin 40, je fus mobilisé. Durant cette absence forcée, ma femme et des amis assureront la gestion de ma librairie baptisée Les Vraies Richesses en l’honneur de Jean Giono. Très vite, avec la guerre, nous fûmes confrontés à des problèmes d’intendance, de diffusion et de censure. Les imprimeries étaient réquisitionnées. Il fallait faire des prouesses pour publier.  Max-Pol eut fort affaire avec la ligne qu’il défendait dans Fontaine. Comme moi, il était en proie à des problèmes d’argent et d’approvisionnement en encre ou en papier. A cette époque, je voyais surtout Jean Roire devenu son administrateur. Dans le cadre d’une opération de « ventilation des intellectuels », nous fûmes d’ailleurs arrêtés le même jour. Vichy nous avait à l’œil. Cynique, le préfet d’Alger se borna à sermonner Max-Pol qui venait de perdre Jeanne dans le naufrage du Lamoricière un  mois plus tôt. Ce deuil avait suscité la clémence du Maréchal, le jeune veuf n’irait pas en prison !

     Albert Camus dirigeait la collection « Poésie et théâtre ». Dirigeait est un bien grand mot en l’occurrence. Tout notre travail était artisanal et se faisait à l’étroit.  C’est à Camus que je dois cependant le découpage des différentes collections. J’ai conservé la feuille sur laquelle il l’a établi. Notre ambition était de franchir « le môle d’Alger ». Nous ne nous voulions pas algérianistes. Tous très attachés à la patrie méditerranéenne, nous regardions vers Paris. Nous admirions Jean Grenier qui était un auteur de la maison Gallimard.

     En 1943, Jules Roy, rencontré dès 1940, se propose de diriger une collection consacrée à l’aviation. Elle s’intitulera « Ciel et terre », comme son dernier ouvrage que je venais de faire paraître. Mais il est pilote de guerre, effectuant de nombreuses missions de bombardements en Allemagne. La collection ne verra le jour qu’en 1946. Cette même année 43, suite à une conférence interdite sur Henri Michaux, André Gide se trouva coincé en Tunisie. Avec Philippe Soupault, qui venait de passer six mois à la prison militaire de Tunis pour avoir ridiculisé le gouvernement de Vichy, il parviendra à rallier Alger. Jacques Heurgon hébergera André Gide, et j’aiderai Philippe Soupault à trouver un logement. Jusqu’à la fin de la guerre, tous deux s’impliqueront beaucoup à nos côtés dans le travail éditorial. Nous en étions ravis. André Gide était un maître admiré. On sait l’impact qu’avait eu sur nous, et Camus en particulier, Les Nourritures terrestres.

     Après la Libération, je vis moins Max-Pol. Chacun était très pris de son côté. Puis ce fut la guerre d’Algérie. J’étais un « libéral », opposé à tous les attentats. En 1961, ma librairie fut plastiquée à deux reprises, détruisant mes archives et l’intégralité de mon fonds.  A partir de 1965, durant quinze ans, j’ai occupé divers postes culturels, à Alger tout d’abord, appelé par Georges Gorce, alors ambassadeur de France, puis à Izmir en Turquie, et enfin à Tanger. A ce titre, partout où je me trouvais, je l’invitais à venir donner des conférences. Il me rejoignit très souvent, parfois à l’occasion d’un autre déplacement, pour le seul plaisir de nous retrouver et de converser. J’ai eu la joie de le recevoir à Pézenas, où je me suis retiré en 1981, toujours au milieu des livres, dans la librairie « Le Haut Quartier », devenue aujourd’hui la bouquinerie « Car enfin » qu’administre ma compagne, Marie-Cécile Vène…  Le fait de moins nous voir n’altéra en rien notre amitié. Directement ou indirectement, nous avions des nouvelles qui permettaient de savoir ce que nous devenions. Nous n’avons cessé d’être très présents l’un à l’autre. Mon seul regret est de n’avoir jamais pu me rendre à Vézelay pour l’y rencontrer.


Propos recueillis par Guy ROUQUET
Max-Pol Fouchet ou le Passeur de rêves
Le Castor  Astral éditeur, 2000


(1) cf. Max-Pol Fouchet ou le Passeur de rêves p 263.


A lire également:
Frédéric Jacques Temple et "Les Vraies Richesses":

http://www.atelier-imaginaire.com/index.php?menu=97&page=6 

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