Max-Pol Fouchet vu par... "FONTAINES DE MES RÊVES" par Guy Rouquet



"FONTAINES DE MES RÊVES" par Guy Rouquet

A Jacques Chancel qui lui demandait : « Qui ne vous a jamais lu devrait lire quoi ? », Max-Pol Fouchet répondit sans hésiter une seconde : «Les Evidences secrètes, La Rencontre de Santa Cruz et Fontaines de mes jours.» (1) Des histoires, un roman, un entretien. Des histoires, des fables plutôt, racontées sur le ton de la confidence  où, l’ombre venant,  le narrateur s’aperçoit, quarante ans en aval de sa jeunesse,  que la vie n’a cessé de lui prodiguer des leçons et de l’avertir de l’essentiel, en combinant à l’envi, dans le secret de son cœur, divers songes de la réalité pour lui révéler en fin de conte, au fil d’une mémoire fertile visitée par le rêve, leur vérité légendaire. Un roman à la fois désenchanté et habité par l’espoir où quelque part entre São Paulo et Lima, un « humaniste français de gauche », « un vrai », « malade de l’Europe malade »,  découvre « la loi de la révolution » qui en fait un « ennemi de l’intérieur », un « pauvre homme » «incapable de sacrifier certaines de ses valeurs à la nécessité ». Un long entretien enfin où, la soixantaine franchie, au cours « de longues séances d’inlassable prospection et d’introspection »,  Max-Pol regarde « dans le rétroviseur », voyant ensemble son visage et la route derrière lui, se demandant « s’il y eut entre lui-même et ce long chemin, accord ou trahison ».

De Fontaines de mes jours (Stock, 1979) j’ai choisi de parler afin de dire ma reconnaissance à celui qui, parvenu à l’automne de son existence, avait déposé ses bagages à Vézelay pour faire le point, savoir s’il avait été fidèle à ses choix adolescents,  tout en demeurant disponible à de nouveaux appels, à commencer par ceux que lui lançaient, muets et invisibles, les personnages qui peuplaient ses souvenirs comme son horizon.  Ce faisant, je prends conscience du temps écoulé : en 1979, quand Max-Pol Fouchet publiait Fontaines de mes jours, il avait soixante-six ans. Une génération nous séparait. Au moment où j’écris ces lignes, la frontière des âges s’est largement estompée, et me voici déjà presque parvenu à sa hauteur. D’où cette tentation que j’ai moi aussi de jeter un œil dans le miroir où se réfléchit mon propre chemin. Et dans les haltes enchantées qui le jalonnent, je n’ai aucune peine à y discerner la place immense qu’y tiennent les conversations d’Alain Mermoud avec Max-Pol Fouchet. Car, dans son ironie, le sort a voulu que ce livre de vie,  tout bruissant de paroles libres et chaleureuses, fût de fait un testament et, pour ce qui me concerne, un viatique.

Max-Pol ignorait que la mort, son amie, l’inviterait bientôt à la rejoindre, au cœur de l’été (2). Même si j’incline à penser qu’il le savait de source sûre, comme un poète peut savoir, à quelques signes connus de lui seul, l’avenir demeurait ouvert, semblable à une grande page à remplir. A Vézelay, en 1980, Max-Pol était « un voyageur à l’ancre », mais ainsi qu’il sied à un aventurier de l’esprit, immobile qu’en apparence, toujours prêt à appareiller et à « faire des livres pour exister ». Il s’ensuit tout naturellement que, par la force des choses, Fontaines de mes jours est devenu un témoignage irremplaçable et une leçon de vie puisque Max-Pol s’y livre tout entier, y indiquant dans un même mouvement la nature du feu sacré qui n’a cessé de l’éclairer depuis ses vingt ans et l’impérieux désir qu’il avait d’en transmettre quelques étincelles au plus grand nombre.

Sur le plan formel, l’ouvrage est singulier en ce sens qu’il est le produit d’une alchimie rare où la parole y est autant la fille de l’oralité que de l’écriture. Qui l’a connu ou entendu à la radio comme à la télévision sait que Max-Pol Fouchet parlait comme un livre. Son talent était le fruit d’un immense travail sur soi et d’une vaste culture. Universitaire, passionné d’histoire, il avait fait son miel des innombrables lectures que ses études, ses recherches et son inlassable curiosité l’avaient conduit à faire. Rien de ce qui est humain ne lui était étranger et, pour lui, notre planète était avant tout celle des arts. « Marié à la poésie », il aspirait à la transparence, que Mozart, qu’il connaissait par cœur, avait su si bien atteindre. Mozart, pur comme ce verre d’eau que Max-Pol posait chaque matin devant lui, sur son bureau, avec l’ambition d’en restituer lui aussi le caractère translucide. « Goûteur de style » il se voulait avant tout, désireux qu’il était de « muscler » son esprit et d’accroître sa sensibilité à travers lui. « Une peinture lâche est la peinture d’un lâche » ; Max-Pol appliquait volontiers à l’écriture cette pensée de Delacroix.

Apprivoiser les mots, « se tailler dans la langue de tous un territoire linguistique » avec le désir mallarméen de rendre plus purs les mots de la tribu, non pour s’en délecter dans une quelconque tour d’ivoire ou une superbe maison de papier, mais pour rendre la tribu plus pure, telle était l’une des ambitions du poète, inséparable de cette autre, non moins capitale, qui était de « rejoindre les autres ». « Solitude et communion » peuvent vivre en harmonie. « Le bonheur d’être envahi par la poésie » ne saurait être un plaisir solitaire. Quelles que soient les conditions et les circonstances qui permettent de l’éprouver, il conduit à « choisir la diversité » et à « lui donner l’homme pour centre ». Agnostique mystique, s’étant retiré un temps chez les franciscains d’Alger pour bêcher leur jardin, Max-Pol comprenait parfaitement le croyant qui préfère choisir Dieu pour régler sa vie, mais l’Histoire et sa « quête de l’Absolu », avec cette impérieuse nécessité intérieure d’ « obéir à la poésie », lui proposèrent d’autres chemins. Et c’est ainsi que Max-Pol n’eut de cesse de devenir aussi « un professeur d’enthousiasme »,  de porter la parole vivante de la poésie et de la « vraie culture », devant des auditoires divers, dans les universités, les centre culturels, les ambassades, les émissions radiophoniques et télévisuelles.

Fontaines de mes jours
doit sa réussite au long « exercice spirituel » auquel Max-Pol s’est astreint sa vie durant. A la qualité du « questionneur » également. Alain Mermoud, ce « vieux compagnon », « éditeur heureux d’un auteur heureux », animé du seul désir de « provoquer un face à face » de son ami  avec lui-même, de lui « présenter un miroir sans tain, derrière lequel le lecteur verra se former, par superpositions successives, par recoupements d’approximations et d’approches » l’image de » sa « vraie personnalité, » de ses qualités comme de ses défauts, « en même temps que le sens de son œuvre ».

Homme « mêlé » à la façon de Montaigne, toujours en partance vers de nouveaux visages et paysages, Max-Pol avait une affection particulière pour Hamlet et les brumes enveloppantes d’Elseneur, pareilles à celles qui l’enveloppèrent au Machu Picchu et qu’il se plaisait à voir monter régulièrement vers Vézelay pour la couronner. Romantique dans l’âme, à la fois fils de Novalis et de Nerval, il était fasciné par le mystère, non point pour le percer, le dissiper mais pour le féconder en jetant sur lui le réseau des correspondances chères à Baudelaire, dont il partageait l’amour désespéré de la beauté. Faire le tour de l’homme, faire le tour de l’œuvre, s’approcher au plus près du noyau de feu de l’un comme de l’autre, se brûler les yeux et le cœur peut-être, mais en veillant scrupuleusement à ce que demeure le secret. Car qui cherche à capturer ses rêves les voit se dissoudre aussitôt.

Fontaines de mes jours
aurait pu tout aussi bien s’intituler Fontaines de mes rêves. Chez Max-Pol, le fil de la vie se confond avec celui de ses rêves, de son rêve ultime qui était, le moment venu, de « franchir la ligne de nuit » avec « sa maison bourrée de vie », à la manière des défunts de Casamance, ensevelis avec leurs biens pour que les ancêtres les accueillent avec des égards et organisent une fête en leur honneur. C’est dire du même coup que le poète ne craignait pas la mort. Comme Stendhal se voulait milanais, Max-Pol Fouchet se reconnaissait mexicain. Viva la muerte ! « La mort est le piment de la vie ».

Pas une journée sans rêves. A ne pas confondre avec les songes creux bien sûr, qui enfantent chimères et mensonges. Il ne saurait être de rencontres authentiques avec les autres, nos « frères humains », qu’ils soient nos contemporains, nos ancêtres ou nos lointains descendants, sans le rêve puisque c’est le plus court chemin qui mène d’un homme à un autre, puisque c’est aussi le ferment de la poésie, le levain dans la pâte, le révélateur d’une humanité plus juste et fraternelle, à jamais soucieuse « de ne collaborer ni avec l’ennemi, ni avec la médiocrité ». Aussi n’est-il point étonnant de voir Max-Pol déclarer son amour à Victor Hugo qui, en dépit de ses sottises et pesanteurs,  le fascinait, parce que c’était un « homme total », un « ogre » croquant à pleines dents la vie et, tout à la fois, un être délicat tendant l’oreille vers La Bouche d’ombre pour écouter le mystère parler à voix basse. Parce qu’il avait mis le bonnet rouge aux mots du dictionnaire, parce qu’il était « lyrique et poétique », parce que c’était un lutteur, et que ceux qui vivent sont ceux qui luttent. Au pied de la montagne Hugo, Max-Pol avait choisi de planter sa tente.

Fontaines de mes jours
ne saurait se résumer. Mon propos n’est pas d’en rendre compte mais d’essayer d’en restituer l’esprit et les battements de cœur. Pour en parachever le tableau dans les limites qui me sont imparties, je ne puis passer sous silence l’importance à la fois grave et amusée que Max-Pol accordait aux signes et aux symboles. Il aimait à dire en riant qu’il était né un 1er mai, à midi, place de la République. Qu’il avait été baptisé en pleine mer d’une goutte de calvados sur les lèvres, à mi-distance de la France, pays des Droits de l’homme, et de l’Angleterre, pays de la grande Charte, sur Liberté, l’un des trois voiliers de son père. Est-il besoin de préciser leurs noms ?  Egalité et Fraternité. Le reste de la flottille de pêche comprenait deux autres bateaux, à moteur ceux-là, le Jean Jaurès et  le Karl Marx.

De même ce sentiment étrange qu’éprouva Max-Pol  après avoir épousé Jeanne. Alors que le couple avait tout pour être heureux, le jeune marié fut étreint par une angoisse intolérable, mélangeant à n’en plus finir dans ses poèmes l’amour, la mer et la mort. Tout prit sens pour lui quand, accompagnant sa femme convoquée en France pour passer son agrégation, il décrypta le nom du paquebot qui venait de larguer les amarres, Lamoricière, « La mort ici erre »… Quelques heures plus tard, pris dans une tempête, le navire sombrait corps et biens au large des Baléares en tentant de porter secours à un cargo en difficulté. Le poète savait avant l’homme, qui, dès ce moment, se prit « à considérer la poésie comme un moyen possible de connaissance intérieure, parfois capable de nous faire franchir les limites du connu… »

D’Albert Camus il est aussi beaucoup question. Durant trois ans, Max-Pol et lui furent les meilleurs amis du monde, échangeant leurs rêves, disant leur amour de la littérature et se lisant l’un l’autre, dans une « commune présence », exigeante et généreuse, avec Gide, Giono, Dostoïevski et Lorca pour éveilleurs et inspirateurs.

Enfin, pour fermer la boucle, je ne puis omettre d’évoquer ici la revue Fontaine, «légendaire », qui, « d’abord revue de poésie et d’études poétiques », « au lendemain de la défaite de 40 » « regroupa aussitôt les poètes et les écrivains qui refusaient de baisser la tête », disaient non à « l’envahisseur et au gouvernement vichyste à ses ordres », voulaient communiquer « liés à la poésie », « l’espoir et la dignité ». A l’instar de Pierre Seghers, René Tavernier et Jean Lescure, Max-Pol souhaitait exprimer « l’éternelle résistance de l’homme contre la tyrannie, sa révolte fondamentale (…) contre le mal ». Il aspirait à ce que ses contemporains entendent la poésie « tel un chant de liberté », eux mais aussi bien « les hommes futurs », « puisque le même combat recommence sans cesse, et que la semence du dragon demeure. »

Pour combattre les monstres qu’elle a enfantés, à cette Fontaine, à ces fontaines nous continuerons longtemps de boire en partageant « le pain des rêves ».

1.  Radioscopie du 16 novembre 1979 (France Inter) 
2. Né le 1er mai 1913 à Saint-Vaast-la-Hougue, Max-Pol Fouchet est décédé à Vézelay le 22 août 1980.

* Texte publié dans le magazine Faites entrer l’infini (n° 45, juin 2008). 


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